La
Maison de Marina
Ou
quand "Naître femme est le pire des châtiments."
(La maison de Bernarda Alba)
Fresque à la fois réaliste et allégorique,
Le cantique de Meméia puise au
plus profond des âmes, de la raison humaine et des désirs,
en quête des racines du mal absolu et de la logique totalitaire,
mais aussi de l’espérance, tour à tour incarnées
par différents personnages, au fil de leurs actes et de leurs
pensées. Car nul (ou presque) ne s’en sort indemne
sous la plume de Heloneida Studart, qui brise les tabous et révèle
les secrets de celles qui cohabitent tant bien que mal sous un même
toit bourgeois, certes doré, mais toutes sous le joug d’une
matriarche archétypale, Menina Carvalhais Medeiros, vieille
femme acariâtre et sévère qui méprise
sa progéniture composée de filles (son unique fils
est mort interné des années plus tôt) : la tante
Nini, célibataire desséchée de corps et d’esprit
et Luciana, qui est revenue vivre chez sa mère après
un bref mariage (socialement avilissant), avec ses deux filles,
Dalva et Marina – elle-même narratrice. Une autre fille,
après avoir été chassée des années
plus tôt par Ménina, a donné naissance, avant
de mourir au couvent, à un garçon, João, qui
s’étiole maintenant dans la prison locale (bien concrète,
celle-ci) – au grand désespoir de sa cousine Marina,
désespérément amoureuse de lui.
Marina,
frêle jeune femme asthmatique, est pourtant la seule que Menina
respecte : l’aïeule a bien l’intention de déshériter
ses filles au profit de cette petite-fille qui lui ressemble tant,
selon elle : froide, déterminée et vertueuse –
tout le contraire de sa mère Luciana, dont les faiblesses
irritent Menina et Marina ; la rancœur de cette dernière
est accentuée par le désamour qu’éprouve
sa mère à son égard ; et quand Luciana tente
de former une alliance avec sa fille (elle voudrait bien récupérer
sa part d’héritage), c’est en vain qu’elle
supplie l’inflexible Marina.
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Mais
la narratrice, que les biens matériels intéressent
peu , a bien d’autres préoccupations : un grand
nombre de pages est consacré à ses sentiments
changeants, à son amour perdu, à ses visites
à la prison - à l’insu de sa grand-mère,
qui a renié son petit-fils João. De quoi est-il
coupable, au juste ? D’avoir osé écrire
sur les murs que «les moineaux sont des oiseaux
bleus »… slogan d’une simplicité
déroutante, qui suffit pourtant à évoquer
la révolte muette d’un peuple accablé,
et terrifié par les « forces obscures
» (qui jamais ne seront nommées autrement), et
à incarner la pureté du combat du poète,
sage parmi les fous, un combat pétri d’espérance
rageuse, face à la puissance fasciste, prompte à
torturer et à commettre d’effroyables exactions
pour éradiquer, justement, l’espoir des démunis
et des résistants. |
«
Les moineaux sont des oiseaux bleus », image par le biais
de laquelle se reflète tout discours politique réformateur
et réfractaire aux dictatures, quelles qu’elles soient,
toute résistance acharnée - João est son prophète.
Ce qui préoccupe aussi Marina, c’est l’arrivée
d’un étranger (un ami de João ?) que sa grand-mère
a accueilli sous son toit – un homme muet dont la présence
discrète ne va pas tarder à faire frissonner les esprits
et les corps des femmes qui dépérissent dans la maison
de Ménina, chacune attendant la mort de l’aïeule,
espérant l’amour physique, interdit et châtié.
Seule la vieille servante, la mulâtresse Memeia, semble percer
à jour la véritable nature de l’étranger,
un « sorcier », selon elle, venu apporter le malheur
dans ce monde de femmes cloîtrées.
Les femmes et leurs désirs avortés, justement, sont
au centre de ce roman poignant et leur destinée est mise
en parallèle, de façon récurrente, avec celle
d’autres victimes : « Les femmes n’ont pas
de volonté, disait grand-mère Menina. Les Noirs n’en
ont pas ; les pauvres n’en ont pas. » Ces mots
cinglants, ne souffrant pas la contradiction, font écho à
la litanie fataliste du père de Marina, mort trop tôt
(« Mon père disait qu’il n’y avait
que des pauvres et des riches. ») ou encore aux propos
du cousin révolté (affirmant que les pauvres «
payaient pour tout »).
João et Marina, chacun à leur manière, ont
en tête de dérégler un ordre social archaïque
– le vieil ordre imposé par l’argent et la religion,
tout aussi moribond que la grand-mère Menina ; cette dernière
symbolise la maison nourricière, matrice étouffante,
sachant si bien rejeter les siens et les dévorer, telle l’araignée
qui guette Joao dans sa cellule, quand les individus dérogent
à la règle ancienne – à l’image
des routines domestiques qui obsèdent Marina, «comme
un manège cauchemardesque» ; pour échapper
fugacement aux cauchemars qui contaminent son esprit, elle lit des
romans policiers qui remettent de l’ordre dans le chaos de
la réalité : « Tout y est logique. La vie
n’y est pas irrationnelle, avec des mères qui détestent
leurs filles et des filles qui détestent leurs mères.
» Mais le réel l’emporte, avec ses découvertes
et ses désillusions, et le monde éphémère
des privilèges s’efface pour laisser place à
une lucidité nouvelle : « Dans mon monde, les enfants
mangeaient de la terre mouillée et des garçons têtus
pourrissaient en prison. » En refusant de continuer à
exister dans l’obscurité d’une maison décadente,
baignée de religiosité superstitieuse, dans l’ombre
d’une mère vénale et de femmes soumises à
leur sort de femelles, Marina, en quête d’absolu, entre
sensualité et froideur calculatrice, ouvre un chemin nouveau.
On repense, par de nombreux aspects, à la pièce de
Garcia Lorca, La maison de Bernada Alba – et à
la lutte obstinée d’Adela contre sa mère (l’allusion
est directe à travers l’évocation d’une
autre branche de la famille, en passe de s’éteindre,
les cousines Lima Carvalhais : « Les quatre filles ne
s’étaient pas mariées à cause des idées
que leur mère, Dona Delfina, alimentait contre les hommes.
»)
Le combat féministe omniprésent n’est cependant
pas l’unique souci de Heloneida Studart, et elle l’englobe,
on l’aura compris, dans une lutte politique élargie,
contre toute inégalité et discrimination : celui qui
défend toute minorité (quelle que soit la raison de
l’oppression subie). Rien de bien surprenant de la part d’une
auteure engagée, militante active et députée
du Parti des Travailleurs de l’état de Rio de Janeiro
depuis 1978, présidente de la commission de défense
des droits de l'homme, qui avait fondé, alors que le Brésil
subissait la dictature militaire, le Centre de la femme brésilienne.
Rares sont les
œuvres de fiction qui mêlent si brillamment univers intime
et destinée collective, et qui, par le biais d’une
écriture serrée, précise, font se côtoyer
une âpre sensualité et une diatribe politique convaincante
(sans grands discours pompeux), sans que les deux mondes s’opposent
jamais – la vieille Menina, qui apparaît le plus souvent
entourée de prêtres à sa botte, symbolisant
à elle seule la férocité totalitaire. Roman
bref mais fulgurant, reposant sur une indéniable richesse
poétique, Le cantique de Memeia
(le titre français, justement, fait la part belle à
l’opprimée, la servante mulâtresse, maternelle,
rassurante et lucide et dont le chant agit comme un baume) est tout
simplement inoubliable, et trente ans après sa parution au
Brésil, on ne remerciera jamais assez les éditions
les Allusifs de nous donner l'occasion d'enfin le découvrir
en français.
B.
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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