d'Auguste Strindberg
mise en scène de Christian Schiaretti

Théâtre de la Colline, Paris
du 14 mars au 8 avril 2006

TNP, Villeurbanne
du 19 au 27 avril 2006


lire l'article à propos de la mise en scène de François Marthouret et Julie Brochen
(adaptation Cyril Grosse et Gunilla Nord-Andrau), Théâtre des Célestins, Lyon
création 2002


Tragédie au logis

« La force naturelle est vaincue par la faiblesse sournoise » : tel est le drame de Père, le drame d’un homme qui croit en l’autorité de son genre, et qui se retrouve isolé dans une maison de femmes – une « cage aux tigres » : l’épouse, la fille, la belle-mère, la nourrice –, aculé à la folie par ces femmes espiègles, inconstantes, manipulatrices, passives agressives, hystériques et changeantes…
La remise en cause du statut de père entraînant celle de la virilité, et de la raison, le Capitaine (Johan Leysen) se dresse en martyr misogyne, mais sa hargne pas plus que ses arguments livresques n’aura gain de cause, il affronte des forces qui le dépassent, et lutte en vain contre l’étouffement croissant, contre l’abaissement sur lui du plafond de verre opaque et glauque. L’issue tragique est inévitable, toute la pièce n’étant que paroles, querelles et lamentations sans guère d’effets sur la machine dramatique.
Ainsi, soumise au texte et généreuse envers les comédiens, la mise en scène de Christian Schiarreti, sans musique, et dans un décor maigre et lisse, usant d’un code des couleurs efficace pour baigner toute la scène dans le vert-absinthe de la folie, offre par sa lenteur accès au cœur du conflit : l’écoulement du temps, intense et inutile, dans un monde trop tranché, trop marqué par des distances internes (alors que le bonheur d’un homme repose sur la poitrine d’une femme, la femme est ici étrangère, incompréhensible, placée sous le signe de l’ailleurs, suscitant fascination, colère et mépris) pour ne pas exploser dans un supplice psychopathologique et amer, cynique et grinçant à souhait.

Nicolas Cavaillès
(mars 2006)

 

 

 

 

mise en scène François Marthouret et Julie Brochen
(adaptation Cyril Grosse et Gunilla Nord-Andrau), Théâtre des Célestins, Lyon
création 2002

Strindberg, si j’en crois ses biographes, écrit Père en deux semaines comme un accès de rage pour essayer de calmer sa jalousie et ses doutes vis-à-vis de sa femme. A chaque terrible scène, on se dit que Strindberg ne pourra pas aller plus loin, mais à chaque fois, et avec rage, il mène son récit jusqu’au bout. La lutte des cerveaux prend parfois des allures de comédie noire, et il faut que la comédie surgisse.
Père pose la question de la radicalité. Qu’est-ce qu’aller jusqu’au bout ? Sa réponse n’est pas démonstrative. Comme Meyerhold, qui à la question quels sont vos espoirs pour le théâtre, répondait : Plus haut, plus léger, plus profond, plus libre.
Cyril Grosse, en collaboration avec Isabelle Vergély

Avec Anne Alvaro, François Marthouret, Jean-Jacques Blanc, Eléonor Hirt, Evgueni Khabarov, Frédéric Poinceau, Victor Ponomarev.


François Marthouret

 

Père (ou plutôt Le père, si l'on en croit certains traducteurs, attachés à cet article défini qui apparaît en suédois) est une pièce d'un pathétique violent, fondée sur l'éternelle guerre des sexes, celle d'un couple qui se déchire en toute conscience, un mariage devenu combat de chaque instant où l'amour s'est mué en haine. "Tout le théâtre de Strindberg est une longue dispute" écrivait Arthur Adamov et Père en est le flagrant témoignage.

Le postulat de départ est simple, et se résume à une lutte entre un capitaine, libre penseur et scientifique à ses heures, bien résolu à ne pas perdre les droits qu'il a sur sa fille Bertha et son épouse Laura, qui refuse que la jeune fille parte au pensionnat, désirant la garder près d'elle. Tous les alliés potentiels du capitaine s'éloignent et, chacun à leur tour, il les voit passer dans le camp de "l'ennemi" (il n'est pas militaire pour rien) : son beau-frère le pasteur, sa vieille nourrice qui le traite encore en petit garçon et même le nouveau médecin, qui lui aussi semble avoir été inclus dans les manigances de sa femme... Sentiments de persécution et paranoïa s'emparent de l'esprit du père, admirable François Marthouret, dont le jeu névrotique et rageur traduit parfaitement les tourments d'une âme agitée, harcelée par un adversaire plus puissant ; un capitaine dont les gestes peu à peu suppliants sont annonciateurs du dernier protagoniste à entrer en scène : la camisole de force qui finira par l'étreindre, concrétisant ainsi sa captivité.

Face à lui, une Anne Alvaro faussement éplorée qui, telle une imposante matrone romaine, se drape dans un long châle et s'enveloppe de dignité outragée, de feintes inquiétudes sur la santé mentale de son mari ; statue glacée, sa silhouette se détache harmonieusement sur la toile ocre sombre du fond de la scène. Elle mène un combat stratégique, et s'apparente en cela à d'autres femmes du théâtre strindbergien (celle du Pélican, par exemple), qui cherchent à se débarrasser définitivement d'un époux devenu encombrant ; ne reculant devant aucune bassesse, mais attentive à ne pas commettre de crime de sang, lui préférant le "meurtre psychique", elle instille le doute dans l'esprit déjà tourmenté du capitaine et l'entraîne insidieusement vers la folie attendue ; une seule et unique question suffit à lui faire perdre raison : comment un père peut-il être certain d'être un père, au sens biologique du terme ? Un homme a tous les droits sur son enfant, et pourtant, contrairement à la femme, sa paternité ne peut jamais être totalement prouvée (du moins en 1887...) : le drame intime du doute se déroule sous nos yeux et le raisonnement logique et posé du scientifique laisse la place à la déraison compréhensible d'un homme qui ne peut supporter ce point d'interrogation. Car alors, s'il n'était pas le père de Bertha, comment le droit de prendre en charge son éducation pourrait-il légitimement lui revenir ?

L'étau se resserre, le piège est lancé et Laura peut ouvrir son âme et avouer son double-jeu à ce mari qu'elle a aimé comme un enfant, mais jamais comme un homme... (paradoxe freudien avant l'heure). L'imbroglio des relations symboliques entre les personnages participe à la confusion qui s'empare de nos esprits ; car alors, s'il n'y a plus de père, si le père est (symboliquement) l'enfant de sa femme, Bertha peut-elle être sa fille ? Si la nourrice est aussi sa mère, et si les autres hommes s'effacent devant cette envahissante maternité, que reste-t-il à faire, sinon disparaître ? Si les hommes sont d'abord des enfants nés des femmes, que deviennent-ils, comment leur est-il possible d'affirmer leur existence en tant qu'hommes ? Ainsi, la diatribe poignante du capitaine : "Oui, je pleure, bien que je sois un homme. Un homme n'a-t-il pas des yeux ? N'a-t-il pas des mains, des bras, des sens, des sentiments, des passions?"

Strindberg, en déclinant le thème de la paternité, fait aussi, indiscutablement, la part belle à une maternité toute puissante et dévorante, la seule et unique relation authentique qui semble exister et qui exclut ainsi l'homme. L'auteur se sert parfaitement du théâtre comme véhicule des profondes angoisses qui le secouent, lui, un homme du XIXe siècle. Un théâtre exorcisant et catalyseur d'émotions inavouables, où l'auteur se déchaîne contre les femmes, ces "sorcières", dévoreuses insatiables de maris et d'enfants sans volonté propre, des femmes par définition traîtresses, qui annihilent l'homme et sa virilité, son honneur et son désir d'être humain ; théâtre thérapie peut-être, où Strindberg tente de projeter les doutes qui assaillent sa vie personnelle et le conflit avec sa femme Siri Von Essen. Mais il faut tenter de lire au-delà de la misogynie ambiante qui imprègne les discours du capitaine et d'y voir plutôt l'élan vers une vision tragique de l'existence humaine (celle des hommes comme des femmes) qui se concrétise sur la scène, y lire une douleur née de l'impuissance des hommes à dominer les femmes, sans que ces dernières soient d'effrayantes caricatures, cruelles par plaisir, mais contraintes par une société masculine à prendre les seules armes qui leur restent, l'hypocrisie, les larmes, tout en jouant le seul rôle que les hommes veulent bien leur laisser, la maternité.

La mise en scène de François Marthouret et de Julie Brochen privilégie l'expressionnisme de l'oeuvre, tout particulièrement visible dans les jeux de lumière et dans le décor dépouillé, réminiscent d'un monde antique, où la loi d'un père ne pouvait être enfreinte ; cette sobriété, à l'image du texte, laisse aussi respirer les mots du dramaturge, leur permet d'évoluer librement et de s'infiltrer dans nos esprits, et fait que rien ne peut nous détourner de la lutte mortelle qui se joue là. Peut-être est-ce aussi pourquoi les acteurs sont le plus souvent en fond de scène, laissant vide la plus grande partie de l'espace de tous les possibles, mais destiné à s'amenuiser sans répit ; car à mesure que le capitaine perd ses repères familiaux, les comédiens se rapprochent de nous, voire, dans le cas du père, sortent du traditionnel espace scénique, montrant ainsi que des limites (sociales et dramatiques) jusqu'alors infranchissables ont été abolies, et que plus rien ne s'oppose désormais à la chute, inéluctable.

Blandine Longre
(mai 2002)

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