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l'article à propos de la mise en scène
de François Marthouret et Julie Brochen
(adaptation Cyril Grosse et Gunilla
Nord-Andrau), Théâtre des Célestins, Lyon
création 2002
Tragédie
au logis
«
La force naturelle est vaincue par la faiblesse sournoise »
: tel est le drame de Père, le drame d’un homme qui
croit en l’autorité de son genre, et qui se retrouve
isolé dans une maison de femmes – une « cage
aux tigres » : l’épouse, la fille, la belle-mère,
la nourrice –, aculé à la folie par ces femmes
espiègles, inconstantes, manipulatrices, passives agressives,
hystériques et changeantes…
La remise en cause du statut de père entraînant celle
de la virilité, et de la raison, le Capitaine (Johan Leysen)
se dresse en martyr misogyne, mais sa hargne pas plus que ses arguments
livresques n’aura gain de cause, il affronte des forces qui
le dépassent, et lutte en vain contre l’étouffement
croissant, contre l’abaissement sur lui du plafond de verre
opaque et glauque. L’issue tragique est inévitable,
toute la pièce n’étant que paroles, querelles
et lamentations sans guère d’effets sur la machine
dramatique.
Ainsi, soumise au texte et généreuse envers les comédiens,
la mise en scène de Christian Schiarreti, sans musique, et
dans un décor maigre et lisse, usant d’un code des
couleurs efficace pour baigner toute la scène dans le vert-absinthe
de la folie, offre par sa lenteur accès au cœur du conflit
: l’écoulement du temps, intense et inutile, dans un
monde trop tranché, trop marqué par des distances
internes (alors que le bonheur d’un homme repose sur la poitrine
d’une femme, la femme est ici étrangère, incompréhensible,
placée sous le signe de l’ailleurs, suscitant fascination,
colère et mépris) pour ne pas exploser dans un supplice
psychopathologique et amer, cynique et grinçant à
souhait.
Nicolas
Cavaillès
(mars
2006)
mise
en scène François Marthouret et Julie Brochen
(adaptation Cyril Grosse et Gunilla
Nord-Andrau), Théâtre des Célestins, Lyon
création 2002
| Strindberg,
si jen crois ses biographes, écrit Père
en deux semaines comme un accès de rage pour essayer
de calmer sa jalousie et ses doutes vis-à-vis de sa
femme. A chaque terrible scène, on se dit que Strindberg
ne pourra pas aller plus loin, mais à chaque fois,
et avec rage, il mène son récit jusquau
bout. La lutte des cerveaux prend parfois des allures de comédie
noire, et il faut que la comédie surgisse.
Père pose la question de la radicalité.
Quest-ce qualler jusquau bout ? Sa réponse
nest pas démonstrative. Comme Meyerhold, qui
à la question quels sont vos espoirs pour le théâtre,
répondait : Plus haut, plus léger, plus profond,
plus libre.
Cyril Grosse, en collaboration avec Isabelle Vergély
Avec
Anne Alvaro, François Marthouret, Jean-Jacques Blanc,
Eléonor Hirt, Evgueni Khabarov, Frédéric
Poinceau, Victor Ponomarev.
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François
Marthouret
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Père
(ou plutôt Le père, si l'on en croit certains
traducteurs, attachés à cet article défini
qui apparaît en suédois) est une pièce d'un
pathétique violent, fondée sur l'éternelle
guerre des sexes, celle d'un couple qui se déchire en toute
conscience, un mariage devenu combat de chaque instant où
l'amour s'est mué en haine. "Tout le théâtre
de Strindberg est une longue dispute" écrivait Arthur
Adamov et Père en est le flagrant témoignage.
Le
postulat de départ est simple, et se résume à
une lutte entre un capitaine, libre penseur et scientifique à
ses heures, bien résolu à ne pas perdre les droits
qu'il a sur sa fille Bertha et son épouse Laura, qui refuse
que la jeune fille parte au pensionnat, désirant la garder
près d'elle. Tous les alliés potentiels du capitaine
s'éloignent et, chacun à leur tour, il les voit passer
dans le camp de "l'ennemi" (il n'est pas militaire pour
rien) : son beau-frère le pasteur, sa vieille nourrice qui
le traite encore en petit garçon et même le nouveau
médecin, qui lui aussi semble avoir été inclus
dans les manigances de sa femme... Sentiments de persécution
et paranoïa s'emparent de l'esprit du père, admirable
François
Marthouret, dont le jeu névrotique et rageur
traduit parfaitement les tourments d'une âme agitée,
harcelée par un adversaire plus puissant ; un capitaine dont
les gestes peu à peu suppliants sont annonciateurs du dernier
protagoniste à entrer en scène : la camisole de force
qui finira par l'étreindre, concrétisant ainsi sa
captivité.
Face
à lui, une Anne Alvaro faussement éplorée qui,
telle
une imposante matrone romaine, se drape dans un long
châle et s'enveloppe de dignité outragée, de
feintes inquiétudes sur la santé mentale de son mari
; statue glacée, sa silhouette se détache harmonieusement
sur la toile ocre sombre du fond de la scène. Elle mène
un combat stratégique, et s'apparente en cela à d'autres
femmes du théâtre strindbergien (celle du Pélican,
par exemple), qui cherchent à se débarrasser définitivement
d'un époux devenu encombrant ; ne reculant devant aucune
bassesse, mais attentive à ne pas commettre de crime de sang,
lui préférant le "meurtre psychique", elle
instille le doute dans l'esprit déjà tourmenté
du capitaine et l'entraîne insidieusement vers la folie attendue
; une seule et unique question suffit à lui faire perdre
raison : comment un père peut-il être certain d'être
un père, au sens biologique du terme ? Un homme a tous les
droits sur son enfant, et pourtant, contrairement à la femme,
sa paternité ne peut jamais être totalement prouvée
(du moins en 1887...) : le drame intime du doute se déroule
sous nos yeux et le raisonnement logique et posé du scientifique
laisse la place à la déraison compréhensible
d'un homme qui ne peut supporter ce point d'interrogation. Car alors,
s'il n'était pas le père de Bertha, comment le droit
de prendre en charge son éducation pourrait-il légitimement
lui revenir ?
L'étau
se resserre, le piège est lancé et Laura peut ouvrir
son âme et avouer son double-jeu à ce mari qu'elle
a aimé comme un enfant, mais jamais comme un homme... (paradoxe
freudien avant l'heure). L'imbroglio des relations symboliques entre
les personnages participe à la confusion qui s'empare de
nos esprits ; car alors, s'il n'y a plus de père, si le père
est (symboliquement) l'enfant de sa femme, Bertha peut-elle être
sa fille ? Si la nourrice est aussi sa mère, et si les autres
hommes s'effacent devant cette envahissante
maternité, que reste-t-il à faire, sinon
disparaître ? Si les hommes sont d'abord des enfants nés
des femmes, que deviennent-ils, comment leur est-il possible d'affirmer
leur existence en tant qu'hommes ? Ainsi, la diatribe poignante
du capitaine : "Oui, je pleure, bien que je
sois un homme. Un homme n'a-t-il pas des yeux ? N'a-t-il pas des
mains, des bras, des sens, des sentiments, des passions?"
Strindberg, en déclinant le thème de la paternité,
fait aussi, indiscutablement, la part belle à une maternité
toute puissante et dévorante, la seule et unique relation
authentique qui semble exister et qui exclut ainsi l'homme. L'auteur
se sert parfaitement du théâtre comme véhicule
des profondes angoisses qui le secouent, lui, un homme du XIXe siècle.
Un théâtre exorcisant et catalyseur d'émotions
inavouables, où l'auteur se déchaîne contre
les femmes, ces "sorcières", dévoreuses
insatiables de maris et d'enfants sans volonté propre, des
femmes par définition traîtresses, qui annihilent l'homme
et sa virilité, son honneur et son désir d'être
humain ; théâtre thérapie peut-être, où
Strindberg tente de projeter les doutes qui assaillent sa vie personnelle
et le conflit avec sa femme Siri Von Essen. Mais il faut tenter
de lire au-delà de la misogynie ambiante qui imprègne
les discours du capitaine et d'y voir plutôt
l'élan vers une vision tragique de l'existence
humaine (celle des hommes comme des femmes) qui se concrétise
sur la scène, y lire une douleur née de l'impuissance
des hommes à dominer les femmes, sans que ces dernières
soient d'effrayantes caricatures, cruelles par plaisir, mais contraintes
par une société masculine à prendre les seules
armes qui leur restent, l'hypocrisie, les larmes, tout en jouant
le seul rôle que les hommes veulent bien leur laisser, la
maternité.
La mise en scène de François
Marthouret et de Julie Brochen privilégie l'expressionnisme
de l'oeuvre, tout particulièrement visible dans les jeux
de lumière et dans le décor dépouillé,
réminiscent d'un monde antique, où la loi d'un père
ne pouvait être enfreinte ; cette sobriété,
à l'image du texte, laisse aussi respirer les mots du dramaturge,
leur permet d'évoluer librement et de s'infiltrer dans nos
esprits, et fait que rien ne peut nous détourner de la lutte
mortelle qui se joue là. Peut-être est-ce aussi pourquoi
les acteurs sont le plus souvent en fond de scène, laissant
vide la plus grande partie de l'espace de tous les possibles, mais
destiné à s'amenuiser sans répit ; car à
mesure que le capitaine perd ses repères familiaux, les comédiens
se rapprochent de nous, voire, dans le cas du père, sortent
du traditionnel
espace scénique, montrant ainsi que des limites (sociales
et dramatiques) jusqu'alors
infranchissables ont été abolies, et
que plus rien ne s'oppose désormais à
la chute, inéluctable.
Blandine
Longre
(mai 2002)

http://www.arche-editeur.com
http://www.strindbergsmuseet.se/index_eng.html
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