Contes glacés
Jacques Sternberg

Labor, Espace Nord / Fantastique, 2006

 

 

Humour à mort

Né en 1923 à Anvers, mort en octobre 2006 dans le silence glacial de l’indifférence médiatique, Jacques Sternberg, amoureux de la mer, a navigué tant bien que mal entre les écueils du monde des Lettres. Collaborateur de plusieurs journaux et revues, directeur d’une collection de science-fiction, sa notoriété littéraire semble reposer davantage sur l’originalité du personnage que sur ses écrits, pourtant nombreux.

La réédition des Contes glacés dans un format de poche contribuera, espérons-le, à réhabiliter l’écrivain en tant que tel. Nonobstant le nom de la collection, la tonalité de ce recueil (établi selon un choix de Joseph Duhamel) est plus froide que fantastique, et les effets de l’écriture, qui manie l’humour jusqu’aux confins de l’absurde, tiennent du frisson plutôt que de l’épouvante. Certes, le frisson peut être épouvantable, aussi, mais le jeu des mots et des événements laisse en général un espace au sourire.

Que se passe-t-il donc dans ces brefs Contes glacés, où les êtres humains côtoient des animaux qui leur ressemblent singulièrement par le cynisme et la cruauté, où les objets de la vie quotidienne deviennent instruments de mort, où les lieux banals se font passages vers d’autres mondes – autres mondes d’où viennent « les autres », envoyés sur terre par on ne sait quelle puissance supérieure – , où des incidents inattendus défient les « lois de la nature » ? Il se passe, par exemple, qu’une simple machine à sous de bistrot ou une jolie photographie murale annoncent inéluctablement la mort, qu’une rencontre de chaque jour provoque le vertige du dédoublement, que le bruit d’un ascenseur nous replonge physiquement dans l’enfer nazi, qu’une petite fourmi soit le signe annonciateur des atrocités de la guerre…

Partir d’une situation de la vie courante, insinuer le doute, entretenir le mystère jusqu’à l’éclatement final d’une vérité insoupçonnée, tout cela relève bien sûr de procédés largement éprouvés, et par l’auteur dans d’autres recueils, et par d’autres auteurs. Mais sur ce terrain, Jacques Sternberg, qui sait au milligramme près doser l’humour, la terreur, l’absurde, l’idée de mort et la morale en un mélange subtilement explosif, est un maître incontestable.

Jean-Pierre Longre
(décembre 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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