Du 6 au 17 juin 2000 au théâtre Les Ateliers, Lyon
Matériaux : Samuel Beckett / Bruce Nauman

mise en scène de Gwenaël Morin

avec
Christophe Hanniet, Gwenaël Morin, Denys Laboutière
Coproduction Pluzdank / Les Ateliers

 

Stéréo est une quête théâtrale qui repose sur l'exploration du langage sous toutes ses formes, et plus particulièrement sur la dichotomie et la symbiose du dire et du faire. Qui, mieux que Beckett, pouvait se prêter à une recherche langagière ? On connaît les concepts obsessionnels qui sous-tendent son théâtre de l'absurde : incommunicabilité entre les êtres, répétition et ressassement d'une parole impuissante ou de gestes vains, entre autres. L'ensemble de son oeuvre tend à montrer que toute tentative de langage, qu'elle obéisse à une modalité kinésique (gestualité corporelle) ou prosodique (gestualité vocale) est vouée à l'échec : l'homme, tout comme le personnage soumis d' Actes sans paroles 1, est condamné à vivre tel un pantin désarticulé et électrocuté à coups de grosse caisse. En tentant d'attraper une bouteille accrochée au plafond, montée ou descendue au gré de l'humeur du meneur de jeu qui "tire les ficelles" (au sens propre du terme), l'homme marionnette, à qui même la mort est refusée, doit se résigner au rôle attribué par le destin, et on rit de ses déconvenues pourtant si pathétiques. On est proche du mime et de la farce et Beckett, en choisissant d'abolir tout dialogue et d'user d'une didascalie envahissant le texte théâtral, l'a bien compris : "le langage est d'abord et avant tout un système de gestes" (cf l'anthropologue britannique Gregory Bateson), et il crée ici une véritable syntaxe gestuelle dominée par la réitération d'actes qui deviennent prévisibles pour le spectateur.

Le thème dominant/dominé se retrouve dans les deux "épisodes" suivants (admirablement enchaînés), un extrait d'Eleutheria et une pièce radiophonique, Paroles et Musiques. Dans le premier, le dialogue d'un père et son fils témoigne de cette impossibilité à articuler leur mal-être (le terme anglais "inarticulateness" traduit parfaitement cette notion) ou leurs motivations (cette idée étant renforcée par le fossé générationnel) et même le père, confiant et dominateur en apparence, n'y parvient pas.
La dernière partie, à l'opposé d'Actes sans paroles 1, fait l'objet d'une saturation langagière en mêlant différentes formes d'énonciation : la musique et le chant, le discours d'un conférencier, ou encore les cris et les gémissements, Anglais et Français ... Le maître de cérémonie qui régit ce spectacle est un panda dominateur, à la mine sévère, qui, débarrassé de son masque, est alors capable de s'exprimer. Ses deux esclaves alternent chants (de beaux passages chantés en haute-contre par C. Hanniet) et mots, mais l'harmonie qui devrait régner demeure éphémère. Pourtant, le panda se pâme et ses râles inarticulés et orgasmiques semblent causés autant par le plaisir que par une douleur animale.
Ce que l'on retiendra aussi de cette habile combinaison, c'est l'appropriation complète de l'espace : volume et non plus seulement surface, la dimension scénique se fait verticale, entre autres par la présence des objets suspendus. Cette réflexion sur l'espace et la propension kinésique du spectacle s'inspirent des oeuvres et installations de Bruce Nauman, artiste américain qui, dans les années 70, a conçu des performances visant à mettre en valeur le corps humain, tout comme le haut-parleur présent sur scène met en valeur les énoncés du panda.

L'exploration est totale, ludique et complexe à la fois, et c'est sans ennui que l'on plonge dans l'univers tourmenté de Beckett auquel les comédiens rendent un hommage ingénieux et subtil.

B.Longre


"Stéréo est un dyptique. La première partie utilise Actes sans paroles 1, pièce écrite en 1956 et la deuxième partie Paroles et Musiques, pièce radiophonique écrite en 1962. (...) L'oeuvre de Bruce Nauman a accompagné notre regard sur l'oeuvre de Beckett et notre implication dans le travail théâtral. Le spectacle ne fait aucune citation explicite de son oeuvre. Stéréo est une métaphore."

Voir aussi Oh les beaux jours et Premier Amour, du même auteur.

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30


Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers.com/

Samuel Beckett
http://www.france3.fr/fr3/ecrivain/beckett.html (dossier complet)
http://www.magazine-litteraire.com/textes/ar_372.htm (article de 1969)
http://www.unice.fr/AGREGATION/becket.html (par un universitaire)
http://bucensier.univ-paris3.fr/v_becket.htm (bibliographie)

Bruce Nauman
http://www.artnet.com/magazine/features/nauman/nauman11-26-96.asp (images)
http://home.sprynet.com/~mindweb/page42.htm (biography)
http://www.comm.uqam.ca/~GRAM/C/term/mul/mult251.html (sound art)
http://www.ac-dijon.fr/pedago/music/bac99/Reich/ctlmin2.htm (le minimalisme)