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avril
2002 : réédition de l'ouvrage (Cylibris).
Quelques changements, plus particulièrement le pastiche de
Proust, "Du côté de la Madeleine",
entièrement remanié.
Dans la version
« maladroit » de ses Exercices de style, Raymond Queneau
glisse le plus sérieusement du monde une des phrases clé de son
art poétique : « C'est en écrivant qu'on devient écriveron ».
C'est le travail, l'entraînement, les « exercices » qui fondent
l'œuvre littéraire, une œuvre qui, conformément à l'utopie flaubertienne,
pourrait ne porter « sur rien », mais dont tout l'intérêt résiderait
dans la forme.
Dans Le
style mode d'emploi, Stéphane Tufféry, écrivain mathématicien
(ou mathématicien écrivain ?) comme Queneau, met en pratique sans
les épuiser les « potentialités » de l'anecdote infime déjà utilisée
dans Exercices de style : une petite querelle dans l'autobus suivie
d'un conseil vestimentaire. Le « thème » de l'ouvrage de Tufféry
reprend mot pour mot le « récit » de celui de Queneau. À partir
de là, se succèdent les 99 « variations », dont l'esprit obéit sans
conteste à celui de l'inventeur, qui se réclamait lui-même de L'art
de la fugue transposé en littérature, « en considérant
l'œuvre de Bach non plus sous l'angle contrepoint et fugue, mais
édification d'une oeuvre au moyen de variations proliférant presque
à l'infini autour d'un thème assez mince.» Tufféry a suivi avec
beaucoup de méthode, d'imagination et d'habileté les traces de son
modèle, à qui il rend d'ailleurs hommage en chemin à plusieurs reprises,
par exemple dans « Itinéraire d'une œuvre », où les allusions biographiques
(les Éditions Gallimard, Neuilly etc.) concernent Don Evan Marquy
(c'est-à-dire Raymond Queneau, dont l'une des anagrammes complètes
est Don Evané Marquy), ou encore dans « Passionnément » (où
l'on retrouve des extraits de « Si tu t'imagines ») et dans
« Zazou dans le bus », joli démarquage de Zazie dans le métro.
Livre oulipien,
Le style mode d'emploi ne se réfère pas au seul Queneau,
mais aussi à Georges Perec (le titre rappelle celui de La
vie mode d'emploi, et la variation intitulée « De même
en enlève le vent » est ouvertement placée sous l'égide des
Revenentes, où Perec – à l'inverse de ce qui se passe
dans La disparition – n'avait en guise de voyelle utilisé que le
« e »), et à beaucoup d'autres écrivains. Car Stéphane Tufféry ne
se contente pas de reprendre les procédés utilisés par Queneau (jeux
de mots, figures de style, tonalités diverses, points de vue, façons
de parler) : il y ajoute des pastiches particulièrement savoureux,
qui sont autant d'hommages à de grandes plumes : La Fontaine, Molière,
Balzac, Flaubert, Hugo, Rimbaud, Rostand, Camus, Duras, Calvino
et plusieurs autres. La virtuosité va jusqu'à renouveler les variations
même du modèle : des titres comme « Anglicismes », « Gastronomique
» ou « Logo-rallye », déjà présents chez Queneau, sont en réalité
développés d'une manière fort différente par Trufféry. Et l'ouvrage
offre un échantillonnage très actualisé des exercices possibles
: les versions « micro-informatique », «plus bléca tu meurs », «
rappeur », « une journée d'enfer » etc. offrent une vision plaisamment
moderne du trajet dans l'autobus S.
| Le
style mode d'emploi n'est pas seulement un jeu, pas
seulement un exercice, il est une réserve littéraire, doublée
d'une mine didactique. Le glossaire nous rappelle (soyons sincère
: nous apprend) ce qu'est par exemple une anacéphaléose, un
bathos, un épitrochasme ou une périssologie ; il présente aussi
dans un esprit très pédagogique les rapprochements et distinctions
à prendre en compte entre métonymie et synecdoque, les objectifs
de l'OuLiPo ou les différences entre « charge » et « pastiche
»… Et la bibliographie finale atteste le sérieux de l'entreprise.
Tout a
commencé en 1947 avec la parution d'Exercices de style
(dont les premières rédactions remontent à 1942) ;
tout continue ensuite avec les multiples versions, notamment
théâtrales, de cette œuvre dont l'intérêt, paradoxalement,
ne repose que sur le maniement de la langue. Mais, on le voit
bien avec Le style mode d'emploi, il s'agit
d'une véritable mise en scène du langage humain, de l'expression
humaine, langage et expression qui ne cessent de se charger
des changements du monde. Rien ne se termine donc avec Stéphane
Tufféry ; tout en suivant fidèlement et librement la piste,
il ouvre le chemin à d'autres.
J.P.
Longre
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Jean-Pierre
Longre, maître de conférences en littérature
du XXème siècle à l'Université Jean
Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition des
romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches
sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Cylibris
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