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Prendre
corps
Quand on pense
au genre picaresque, s'imposent d'abord à l'esprit quelques
classiques qui en ont établi les normes, puis des pavés
plus récents dont l'épaisseur n'est pas nécessairement
un gage de qualité. Quand on referme ce premier roman de
Stéphane Padovani, on prend conscience de son format (moins
de cent pages) et l'on se dit que, paradoxalement, le lecteur vient
de vivre un périple s'étalant sur plusieurs années,
traversant de multiples lieux et même un océan... Le
long voyage en boucle d'un Picaro hors normes, un périple
littéraire audacieux dans lequel l'auteur brasse vigoureusement
de nombreuses références livresques, en commençant
par Pinocchio.
Pinpin prend forme sous les doigts habiles d'un vieil artisan, dans
un petit village d'Italie, à une époque encore indéterminée,
petit pantin de pin doué de parole que son créateur
supposé envoie bientôt à l'école... Mais
avant cela, il était tout autre chose, une parcelle informe
de vie au creux d'un arbre, une entité organique qui menait
une existence « au-delà du bonheur, vivant dans
le non-événement », ni animal ni végétal,
mais « la vie clandestine qu'il [l'arbre] abritait, un
supplément vivant non parasitaire puisque parfaitement intégré
» jusqu'au jour où l'arbre fut abattu.
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Les
pérégrinations de Pinpin, dont l'unique désir
est de « prendre corps », de devenir un homme de
chair et de sang, sont irracontables ici, mais de la campagne
toscane au Canada, en passant par New York, on suit avec passion
son parcours inégal et houleux, souvent douloureux, ponctué
de nombreuses renaissances et de rencontres curieuses ou salvatrices
: un jeune républicain, des marionnettes muettes, un
chat qui lui, parle, J.-M. Barrie - le célèbre
créateur de Peter Pan - , les déracinés
d’Ellis Island, les frères Giggs, dockers, et enfin
Ida, une jeune Indienne. L’homme de bois prend corps,
peu à peu, se mêle à cette humanité
bancale et s'adapte, tombe amoureux, tisse des liens et des
alliances, bref, apprend à devenir un humain, sans jamais
cesser de se métamorphoser, en corps et en esprit, devenant
même (ultime création ?) écrivain... |
L'intensité
du rythme narratif de ce bref roman laisse le lecteur essoufflé,
comme étourdi après ce long cycle de mutations. C'est
dans une langue simple mais non dépourvue de poésie
que l'auteur parvient à capturer l'essentiel, quelques émotions,
quelques réflexions existentielles : au-delà de l'allégorie
du pantin fait homme, L'homme de bois
est un récit d'apprentissage exemplaire, un beau tour de
force narratif et humaniste pétri d'intertextualité,
dont le paisible dénouement — qui fait nécessairement
écho au début du roman, circularité oblige
— laisse cependant présager un nouveau cycle dans cette
histoire sans fin.
Blandine
Longre
(février 2004)

http://www.geocities.com/actpol/LibrairieBerenice.html
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