L'homme de bois
Éditions Bérénice, 2003

 

Prendre corps

Quand on pense au genre picaresque, s'imposent d'abord à l'esprit quelques classiques qui en ont établi les normes, puis des pavés plus récents dont l'épaisseur n'est pas nécessairement un gage de qualité. Quand on referme ce premier roman de Stéphane Padovani, on prend conscience de son format (moins de cent pages) et l'on se dit que, paradoxalement, le lecteur vient de vivre un périple s'étalant sur plusieurs années, traversant de multiples lieux et même un océan... Le long voyage en boucle d'un Picaro hors normes, un périple littéraire audacieux dans lequel l'auteur brasse vigoureusement de nombreuses références livresques, en commençant par Pinocchio.
Pinpin prend forme sous les doigts habiles d'un vieil artisan, dans un petit village d'Italie, à une époque encore indéterminée, petit pantin de pin doué de parole que son créateur supposé envoie bientôt à l'école... Mais avant cela, il était tout autre chose, une parcelle informe de vie au creux d'un arbre, une entité organique qui menait une existence « au-delà du bonheur, vivant dans le non-événement », ni animal ni végétal, mais « la vie clandestine qu'il [l'arbre] abritait, un supplément vivant non parasitaire puisque parfaitement intégré » jusqu'au jour où l'arbre fut abattu.

Les pérégrinations de Pinpin, dont l'unique désir est de « prendre corps », de devenir un homme de chair et de sang, sont irracontables ici, mais de la campagne toscane au Canada, en passant par New York, on suit avec passion son parcours inégal et houleux, souvent douloureux, ponctué de nombreuses renaissances et de rencontres curieuses ou salvatrices : un jeune républicain, des marionnettes muettes, un chat qui lui, parle, J.-M. Barrie - le célèbre créateur de Peter Pan - , les déracinés d’Ellis Island, les frères Giggs, dockers, et enfin Ida, une jeune Indienne. L’homme de bois prend corps, peu à peu, se mêle à cette humanité bancale et s'adapte, tombe amoureux, tisse des liens et des alliances, bref, apprend à devenir un humain, sans jamais cesser de se métamorphoser, en corps et en esprit, devenant même (ultime création ?) écrivain...

L'intensité du rythme narratif de ce bref roman laisse le lecteur essoufflé, comme étourdi après ce long cycle de mutations. C'est dans une langue simple mais non dépourvue de poésie que l'auteur parvient à capturer l'essentiel, quelques émotions, quelques réflexions existentielles : au-delà de l'allégorie du pantin fait homme, L'homme de bois est un récit d'apprentissage exemplaire, un beau tour de force narratif et humaniste pétri d'intertextualité, dont le paisible dénouement — qui fait nécessairement écho au début du roman, circularité oblige — laisse cependant présager un nouveau cycle dans cette histoire sans fin.

Blandine Longre
(février 2004)

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