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Les femmes à la cuisine...
Angéline
Patatras possède un patronyme joliment adapté à
sa destinée… Depuis la petite «cuisine»
où elle a atterri, elle retrace le chaos de sa vie, son «
marécage » : grandir tant bien que mal entre
une mère obnubilée par les travaux ménagers
(« le bonheur est fait de petits riens (...) Cuisine dégraissée
bien sûr Propre Nette (…) quelle belle invention le
frigidaire ») et son père bricoleur (« ma
voiture est rouge Neuve (…) le premier connard qui touche
ma voiture je l’explose »), et qui aujourd'hui
encore occupent l'esprit d’Angéline, en empiétant
sur le territoire de sa conscience (et en envahissant concrètement
l'espace scénique). Grandir, donc, comme une «
jolie petite fille », aux côtés d'un frère
vite rattrapé par le désespoir qu'engendre l'univers
sclérosé et matérialiste de ses parents, un
frère inadapté à l'existence : « Drogué
Voleur / je ne le sais pas ce qui me retient de / tu me fais honte
» dit le père.
Pas d’avenir non plus pour Angeline, hormis la serpillière
que sa mère lui transmet allègrement, pour en faire,
comme elle, une « boniche ». La jeune fille
n'est pas satisfaite, change brusquement d'orientation et s'engage
dans l'armée (en réalité une autre façon
de « faire le ménage »...), au grand
dam de ses parents. Puis c’est la guerre, et Angéline
se retrouve sur le front, incapable d’assurer sa tâche
sans frémir ; on la place alors dans un centre de détention,
comme gardienne, un lieu où elle obéit aveuglément
à ses chefs, s’adonnant au plaisir de la torture tandis
que d'autres photographient… Des gestes qui la mènent
au procès, puis en prison (sa « cuisine ») à
son tour. Elle est consciente de l’ironie de sa situation,
et son récit en vers libres ne manque pas d'acidité,
un aspect renforcé par l'effet de ritournelle qu'ils procurent
:
«
Je suis dans ma cuisine
Ma jolie cuisine
comme elle est jolie
il y a si longtemps
j'y suis revenue »
Le ton chantant,
faussement joyeux, engendre un décalage tel avec la situation
de la jeune femme, que l'ironie n'en est que plus mordante, la cruauté
plus radicale et le cercle vicieux de l'existence plus fermé.
En montrant l’incapacité à s'extraire de cette
spirale (à travers la dernière scène où
l'on voit Angéline et sa fille, une relation qui fait écho
à celle d'Angéline et de sa propre mère), l'auteur
nous enferme aussi dans le calvaire sans fin de la narratrice, celle
qui en voulant échapper à la cuisine de sa mère
s'est vue remise à cette place… peu d'espoir, donc,
même quand la poésie s'en mêle... «…
Ad Libitum » nous dit l’auteur, pour qui l'écriture
vaut néanmoins engagement : "l'écriture dramatique
contemporaine (...) pourrait avoir un véritable statut d'utilité
publique, car son regard révèle, questionne et propose,
dissèque aises et malaises de nos sociétés."
B.
Longre
(octobre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

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