|
Dent pour dent
Au début,
il y a une famille d’apparence heureuse, au nom légèrement
ridicule dans sa musicalité souriante (« Diguedon »)
: le père, la mère, le fils, la belle-fille. Les deux
jeunes mariés s’aiment comme des adolescents, la mère
ne cache pas son impatience d’avoir des petits-enfants, le
père sa fierté d’avoir un fils solide comme
un cheval. Bonheur du quotidien, terreau du rêve et de l’illusion,
dans lequel l’annonce de la guerre ne provoque d’abord
pas de bouleversement ; un sentiment de gêne, tout au plus,
de voir que l’électricité et la télévision
tombent en panne. Le fils, Angelin, fortement encouragé par
son père, s’engage contre les «Patafiols de Loufs»,
ces maudits terroristes, ces ennemis héréditaires
qu’évidemment on écrasera rapidement.
Alors tout change.
Léonie, la mère, s’enferme dans sa cuisine,
Philippon, le père, reste rivé aux quelques bribes
que diffuse la télé, Coline, la jeune épouse,
attend le courrier, et Angelin, au front, devient « monstre
rugissant », au langage sauvage et aux gestes de mort.
A son retour, les liens familiaux ne pourront pas résister
aux métamorphoses ; le triomphe, les médailles n’empêcheront
pas la mort et la séparation.
|
|
Tout
le monde est contre la guerre, à commencer par ceux
qui en font métier. Pour un écrivain, à
plus forte raison pour un dramaturge, s’attaquer à
la guerre est périlleux. Or la pièce de Stanislas
Cotton évite les écueils de la banalité
et du ressassement ; la parole des personnages, attachante
et émouvante, à la fois ouverte et secrète,
entretient une tension dramatique qui n’exclut ni la
poésie ni la réflexion. L’universalité
du propos (marquée par exemple par les listes multilingues
de victimes) montre combien ce que l’on peut dire de
la guerre est toujours de circonstance (« Le vainqueur
reconstruit tout ce qu’il a détruit chez son
adversaire » ; « Je coupe Je tranche
J’écrase Je décapite / Je broie Je transperce
J’étouffe et j’étripe »),
et aussi combien le « théâtre des opérations
» est un lieu commun qui restera toujours aussi
tragique tant qu’on n’aura pas enterré
le « dent pour dent » comme « toute hache
de guerre ».
Jean-Pierre
Longre
(novembre 2003) |
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.lansman.org/
|