Les Dents
Lansman Editeur
collection « Nocturnes Théâtre », 2002

 

Dent pour dent

Au début, il y a une famille d’apparence heureuse, au nom légèrement ridicule dans sa musicalité souriante (« Diguedon ») : le père, la mère, le fils, la belle-fille. Les deux jeunes mariés s’aiment comme des adolescents, la mère ne cache pas son impatience d’avoir des petits-enfants, le père sa fierté d’avoir un fils solide comme un cheval. Bonheur du quotidien, terreau du rêve et de l’illusion, dans lequel l’annonce de la guerre ne provoque d’abord pas de bouleversement ; un sentiment de gêne, tout au plus, de voir que l’électricité et la télévision tombent en panne. Le fils, Angelin, fortement encouragé par son père, s’engage contre les «Patafiols de Loufs», ces maudits terroristes, ces ennemis héréditaires qu’évidemment on écrasera rapidement.

Alors tout change. Léonie, la mère, s’enferme dans sa cuisine, Philippon, le père, reste rivé aux quelques bribes que diffuse la télé, Coline, la jeune épouse, attend le courrier, et Angelin, au front, devient « monstre rugissant », au langage sauvage et aux gestes de mort. A son retour, les liens familiaux ne pourront pas résister aux métamorphoses ; le triomphe, les médailles n’empêcheront pas la mort et la séparation.

Tout le monde est contre la guerre, à commencer par ceux qui en font métier. Pour un écrivain, à plus forte raison pour un dramaturge, s’attaquer à la guerre est périlleux. Or la pièce de Stanislas Cotton évite les écueils de la banalité et du ressassement ; la parole des personnages, attachante et émouvante, à la fois ouverte et secrète, entretient une tension dramatique qui n’exclut ni la poésie ni la réflexion. L’universalité du propos (marquée par exemple par les listes multilingues de victimes) montre combien ce que l’on peut dire de la guerre est toujours de circonstance (« Le vainqueur reconstruit tout ce qu’il a détruit chez son adversaire » ; « Je coupe Je tranche J’écrase Je décapite / Je broie Je transperce J’étouffe et j’étripe »), et aussi combien le « théâtre des opérations » est un lieu commun qui restera toujours aussi tragique tant qu’on n’aura pas enterré le « dent pour dent » comme « toute hache de guerre ».

Jean-Pierre Longre
(novembre 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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