La nuit, tous les loups sont gris
Traduit du norvégien par Alexis Fouillet
Editions Gaïa, Polar, 2005

parution Folio Policier, janvier 2007

 

 

Le retour du loup

Gunnar Staalesen promène Varg Veum, son emblématique anti-héros, détective privé naïvement idéaliste au spleen contagieux, de roman en roman ; une balade ici particulièrement mouvementée, dans un univers balayé par les intempéries estivales à l’assaut de Bergen, petite ville de bord de mer qui, à travers le regard du narrateur, semble bien sinistre… Varg Veum, dont l’allure peu reluisante reflète les états d’âme (sa dernière petite amie vient de le quitter), remplit le vide de son existence et de son agenda professionnel en passant plusieurs heures par jour dans un café proche de ses bureaux poussiéreux, en compagnie de quelques bières. C’est là qu’il fait la connaissance d’un policier à la retraite, Hjalmar Nymark, et l’amitié qui éclot entre les deux hommes est sincère. Peu à peu, l’ancien enquêteur se confie à son «jeune» compagnon de solitude, lui parle de son passé de résistant et lui raconte de vieilles affaires jamais résolues, mais qu’il ne peut effacer de sa mémoire. En particulier l’explosion de l’usine de peintures Pafugl, survenue en 1953, causant la mort d’une quinzaine d’ouvriers : un drame qui épargna le chef d’entreprise, devenu depuis un riche armateur installé aux Caraïbes ; cette « insoutenable » réussite hante le policier depuis des années, mais surtout, il n’a jamais cessé de soupçonner un autre homme, Harald Ullven, d’avoir été un complice idéal dans cette affaire. Il a de bonnes raisons de penser que ce dernier, sous le sobriquet de «Mort aux rats», oeuvrait secrètement pendant l’occupation allemande, collaborant allègrement et livrant régulièrement des informations à la gestapo.

Quand Hjalmar Nymark est mystérieusement renversé par une voiture, Varg Veum reprend spontanément l’enquête que menait discrètement l’ancien policier, une façon de rendre hommage au vieil homme et aussi de satisfaire sa curiosité naturelle. Mais «le loup est en chasse», le prévient Hjalmar Nymark, à l’affût, et le détective comprend que même trente ans après les faits, les règlements de compte sont toujours possibles. L’atmosphère est d’emblée très pesante et les difficultés existentielles du narrateur y sont pour beaucoup ; un sentiment d’impuissance accompagne fidèlement Veum presque tout au long de ses pérégrinations urbaines, et les lieux visités, les hommes et les femmes rencontrés, tous sont les témoins de notre vieil ennemi, le temps qui passe. Plus il avance, plus l’entêtement de Veum pour ressusciter les morts semble vain, et au fil de ses recherches, les rencontres qu’il fait, pathétiques ou émouvantes, renforcent la morbidité de l’atmosphère.

Ce beau roman, contaminé par la grisaille de Bergen (qui fait écho au sombre passé de la Norvège occupée), rythmé par la chute quasi incessante de la pluie, véritable personnage secondaire, se lit d’une traite, tant sa progression paraît hasardeuse, aussi imprévisible que «le cycle annuel» de Bergen ; ainsi que le constate Veum (dont le ton, non dénué d’humour, à la fois sarcastique et mélancolique, est conforme au genre), comme en météorologie, «Tout peut arriver. Il n’y a aucune règle bien établie».

Blandine Longre
(février 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

du même auteur
Le Loup dans la bergerie, Gaïa, Polar, 2002
Pour le meilleur et pour le pire,
Gaïa, Polar, 2002
La Belle dormit cent ans,
Gaïa, Polar, 2002
La Femme dans le frigo,
Gaïa, Polar, 2003

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