Century
de Sarah Singleton

Simon & Schuster Books for Young Readers, 2005
Dès 13 ans

Les fantômes de Century
traduit de l'anglais par Myriam Borel
Plon Jeunesse, 2006

 

 

La spirale du passé

Century s’ouvre sur un bref prologue qui raconte la découverte, dans le grenier d’une vieille maison, d’un livre ancien, lui-même intitulé Century, et écrit en 1890 par une certaine Mercy Galliena Verga... Il suffit de tourner la page pour découvrir le récit de cette jeune fille qui relate les épreuves qu'elle a dû surmonter dans la demeure familiale, elle-même baptisée Century... Mercy et sa soeur Charity s’étiolent dans cette sombre bâtisse, dormant le jour et vivant uniquement de nuit, selon les consignes de Trajan, leur père, assisté de la très autoritaire Galatea, leur préceptrice, et d’Aurelia, la gouvernante. Leur morne existence est strictement organisée, chaque "jour" ressemble au précédent et jamais elles ne quittent le domaine. La paralysie ambiante ne semble pas les inquiéter, la lumière du jour ne leur manque apparemment pas et elles acceptent sans mal l’hiver perpétuel qui enveloppe la maison ; jusqu’au jour où Mercy aperçoit le fantôme d’une femme sous la glace de l’étang : elle est accoutumée à ces visions, mais n'avait jamais vu celui-ci auparavant... Plusieurs découvertes l’amènent à remettre en question sa vie de recluse, l’engourdissement général qui règne sur Century, et à tâcher de comprendre pourquoi elle a tant de mal à faire remonter ses souvenirs (en particulier liés à Thecla, sa mère morte des années plus tôt). Mais son père, plutôt tyrannique, refuse de lui dévoiler le passé familial et c'est un inconnu rencontré sur le domaine qui va s'efforcer de l'éveiller... en dépit de l’interdit paternel.

« Les mots définissent la réalité (…) et les histoires sont un moyen de donner un sens à tout ce qui survient dans nos vies », écrit Mercy. En effet, dès le début, l'auteure met en place une belle mise en abîme livresque qui se fait omniprésente, insistant tout du long sur le pouvoir du verbe et sur ce qu’il est capable de provoquer (en bien comme en mal). On trouve donc ici une intéressante réflexion sur l’importance de la trace écrite et de la création littéraire, directement insérée à l’intrigue.
Justement, Century, roman atmosphérique qui tient autant du conte que de la métaphore filée et dont l'étrangeté est parfois glaçante, est sujet à plusieurs interprétations, se fondant sur des niveaux de lecture entrecroisés et/ou superposés ; on le lira d'abord, comme de bien entendu, à la manière d'un classique roman d’apprentissage, le personnage de Mercy mûrissant au fil des (re)découvertes qui s’offrent à elle ; en ayant pour mission de reconstruire le passé familial, elle affronte de nouvelles responsabilités, doit prendre de difficiles décisions et affirmer son identité. Mercy s’éveille enfin à la vie, mais en transgressant les règles édictées par son père, qui incarne le silence étouffant du non-dit.

La réflexion sur le deuil est en partie liée à la thématique de l'autonomie : comment abandonner le monde insouciant de l’enfance (premier deuil), puis comment accepter la mort d’un être cher (ici une mère) et se résoudre à recommencer à vivre ? C’est une épreuve que surmonte Mercy, en s’efforçant de comprendre le passé pour enfin embrasser l’avenir - ce qui n’a pas été le cas de son père Trajan, qui préfère s’enterrer vivant dans son domaine, vouant ainsi ses filles à une lente agonie. En explorant la question de la mortalité, le roman se fait ainsi fable morale à travers des personnages exceptionnels, voire mythiques (on pense au Panthéon des dieux antiques) car pouvant vivre plusieurs centaines d’années sans craindre la mort (excepté par accident), qui ne savent s'il mieux vaut saisir l’instant plutôt que de vouloir le conserver toujours et vivre éternellement dans un présent éternel. L’omniprésence de la mort donne alors au roman une allure gothique plutôt réussie, et le décor y est pour beaucoup : l’hiver éternel, la grande maison désolée et poussiéreuse, les petits fantômes que Mercy rencontre chaque jour – qui ne sont en réalité que des bribes mémorielles - la décrépitude ambiante…


La paralysie temporelle fait évidemment penser au conte de La belle au Bois Dormant, mais aussi à la vieille Miss Havisham (à jamais affublée de sa robe de mariée) dans les Grandes espérances de Dickens, et la figure de Galatea, la préceptrice, évoque nombre de marâtres terrifiantes ou de comploteuses sans compassion (voir les romans de W.W. Collins). De même, la présence de revenants et le décor évoquent sans hésiter l’atmosphère angoissante du roman d’Henry James, Le Tour d’écrou. Sous couverts de récit fantastique, Century aborde donc des thèmes dérangeants, susceptibles de toucher et d’intriguer (consciemment ou non) un lecteur (jeune ou moins jeune), qui prendra sans hésiter le parti de Mercy.

Mais Century, en dépit de l'engourdissement des habitants de la demeure, est aussi un roman d’aventure, qui met en scène une jeune héroïne attachante, à la fois réfléchie et un peu mélancolique, puis de plus en plus volontaire, épanouie et téméraire. Sa jeune sœur Charity, moins consistante, est davantage en retrait, mais utile à l’intrigue et fidèle à Mercy, n’hésitant pas à lui apporter une aide discrète. D'autres personnages sont plus ambivalents, entre bonté et noirceur – comme Trajan, le père de la narratrice, à la fois protecteur et geôlier, ployant sous le chagrin que lui a causé la mort de sa femme, mais n’hésitant pas à punir ses filles innocentes.

La quête surnaturelle qu’entreprend la courageuse narratrice est parsemée d’indices étonnants et de fausses pistes, de rebondissements et de doutes successifs ; on trouve ici un rythme narratif très alerte, une écriture simple mais raffinée ; le suspense est entretenu même lors des passages plus introspectifs, quand Mercy dévoile ses doutes et ses rêveries (pour la plupart liées à sa mère et au retour, improbable, du printemps), ou lorsqu’elle évolue, invisible, dans les méandres du passé. Le roman se lit alors d’une traite...

Blandine Longre
(septembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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