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La
spirale du passé
Century
s’ouvre sur un bref prologue qui raconte la découverte,
dans le grenier d’une vieille maison, d’un livre ancien,
lui-même intitulé Century, et écrit
en 1890 par une certaine Mercy Galliena Verga... Il suffit de tourner
la page pour découvrir le récit de cette jeune fille
qui relate les épreuves qu'elle a dû surmonter dans
la demeure familiale, elle-même baptisée Century...
Mercy et sa soeur Charity s’étiolent dans cette sombre
bâtisse, dormant le jour et vivant uniquement de nuit, selon
les consignes de Trajan, leur père, assisté de la
très autoritaire Galatea, leur préceptrice, et d’Aurelia,
la gouvernante. Leur morne existence est strictement organisée,
chaque "jour" ressemble au précédent et
jamais elles ne quittent le domaine. La paralysie ambiante ne semble
pas les inquiéter, la lumière du jour ne leur manque
apparemment pas et elles acceptent sans mal l’hiver perpétuel
qui enveloppe la maison ; jusqu’au jour où Mercy aperçoit
le fantôme d’une femme sous la glace de l’étang
: elle est accoutumée à ces visions, mais n'avait
jamais vu celui-ci auparavant... Plusieurs
découvertes l’amènent à remettre en question
sa vie de recluse, l’engourdissement général
qui règne sur Century, et à tâcher de comprendre
pourquoi elle a tant de mal à faire remonter ses souvenirs
(en particulier liés à Thecla, sa mère morte
des années plus tôt). Mais son père, plutôt
tyrannique, refuse de lui dévoiler le passé familial
et c'est un inconnu rencontré sur le domaine qui va s'efforcer
de l'éveiller... en dépit de l’interdit paternel.
« Les
mots définissent la réalité (…) et les
histoires sont un moyen de donner un sens à tout ce qui survient
dans nos vies », écrit Mercy. En effet, dès
le début, l'auteure met en place une belle mise en abîme
livresque qui se fait omniprésente, insistant tout du long
sur le pouvoir du verbe et sur ce qu’il est capable de provoquer
(en bien comme en mal). On trouve donc ici une intéressante
réflexion sur l’importance de la trace écrite
et de la création littéraire, directement insérée
à l’intrigue.
Justement, Century, roman
atmosphérique qui tient autant du conte que de la métaphore
filée et dont l'étrangeté est parfois glaçante,
est sujet à plusieurs interprétations, se fondant
sur des niveaux de lecture entrecroisés et/ou superposés
; on le lira d'abord, comme de bien entendu, à la manière
d'un classique roman d’apprentissage, le personnage de Mercy
mûrissant au fil des (re)découvertes qui s’offrent
à elle ; en ayant pour mission de reconstruire le passé
familial, elle affronte de nouvelles responsabilités, doit
prendre de difficiles décisions et affirmer son identité.
Mercy s’éveille enfin à la vie, mais en transgressant
les règles édictées par son père, qui
incarne le silence étouffant du non-dit.
La réflexion
sur le deuil est en partie liée à la thématique
de l'autonomie : comment abandonner le monde insouciant de l’enfance
(premier deuil), puis comment accepter la mort d’un être
cher (ici une mère) et se résoudre à recommencer
à vivre ? C’est une épreuve que surmonte Mercy,
en s’efforçant de comprendre le passé pour enfin
embrasser l’avenir - ce qui n’a pas été
le cas de son père Trajan, qui préfère s’enterrer
vivant dans son domaine, vouant ainsi ses filles à une lente
agonie. En explorant la question de la mortalité, le roman
se fait ainsi
fable morale à travers des personnages exceptionnels, voire
mythiques (on pense au Panthéon des dieux antiques) car pouvant
vivre plusieurs centaines d’années sans craindre la
mort (excepté par accident), qui ne savent s'il mieux vaut
saisir l’instant plutôt que de vouloir le conserver
toujours et vivre éternellement dans un présent éternel.
L’omniprésence de la mort donne alors au roman une
allure gothique plutôt réussie, et
le décor y est pour beaucoup : l’hiver éternel,
la grande maison désolée et poussiéreuse, les
petits fantômes que Mercy rencontre chaque jour – qui
ne sont en réalité que des bribes mémorielles
- la décrépitude ambiante…
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La paralysie temporelle fait évidemment penser au conte
de La belle au Bois Dormant, mais aussi à la vieille
Miss Havisham (à jamais affublée de sa robe
de mariée) dans les Grandes espérances
de Dickens, et la figure de Galatea, la préceptrice,
évoque nombre de marâtres terrifiantes ou de
comploteuses sans compassion (voir les romans de W.W. Collins).
De même, la présence de revenants et le décor
évoquent sans hésiter l’atmosphère
angoissante du roman d’Henry James, Le Tour d’écrou.
Sous couverts de récit fantastique, Century
aborde donc des thèmes dérangeants, susceptibles
de toucher et d’intriguer (consciemment ou non) un lecteur
(jeune ou moins jeune), qui prendra sans hésiter le
parti de Mercy. |
Mais Century,
en dépit de l'engourdissement des habitants de la demeure,
est aussi un roman d’aventure, qui met en scène une
jeune héroïne attachante, à la fois réfléchie
et un peu mélancolique, puis de plus en plus volontaire,
épanouie et téméraire. Sa jeune sœur Charity,
moins consistante, est davantage en retrait, mais utile à
l’intrigue et fidèle à Mercy, n’hésitant
pas à lui apporter une aide discrète. D'autres personnages
sont plus ambivalents, entre bonté et noirceur – comme
Trajan, le père de la narratrice, à la fois protecteur
et geôlier, ployant sous le chagrin que lui a causé
la mort de sa femme, mais n’hésitant pas à punir
ses filles innocentes.
La quête
surnaturelle qu’entreprend la courageuse narratrice est parsemée
d’indices étonnants et de fausses pistes, de rebondissements
et de doutes successifs ; on trouve ici un rythme narratif très
alerte, une écriture simple mais raffinée ; le suspense
est entretenu même lors des passages plus introspectifs, quand
Mercy dévoile ses doutes et ses rêveries (pour la plupart
liées à sa mère et au retour, improbable, du
printemps), ou lorsqu’elle évolue, invisible, dans
les méandres du passé. Le
roman se lit alors d’une traite...
Blandine
Longre
(septembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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