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Un
psychopathe comme vous et moi
« Tiens,
ça fait longtemps que je n’ai pas violé un gosse
! » Un roman, français de surcroît, qui
s’ouvre sur un incipit aussi brutal, assène un électrochoc,
inévitablement. On a surtout envie de savoir si, au-delà
de l’amorce, le cap de l’outrance sera maintenu. Eh
bien, la réponse fait frissonner, puisqu’elle est affirmative.
Oui, Serge Scotto est un écrivain d’un talent hors
norme, qui ramène les provocations tertiarisées et
les séances de spleen touche-pipi d’un Houellebecq
au rang de l’humour potache.
Massacre
à l’espadrille nous présente,
par le biais du monologue intérieur, la (saignante) tranche
de vie d’un de ces types affreusement ordinaires que l’on
qualifie de « psychopathes ». L’aspect le plus
captivant de la narration réside moins dans la cruauté
cynique avec laquelle sont commis les meurtres que dans la plongée
au cœur du système de valeurs (sic) qui structure la
conscience du protagoniste.
Car le désaxé à qui nous prêtons l’oreille
ici est d’une désarmante sincérité. Il
énonce sur un même mode distancié ses manies
(il se délecte de ses sécrétions nasales),
ses convictions écologiques et anti-tabagiques, ses détestations
(il est comiquement animé par une féroce anglophobie,
doublée d’une intransigeance sans faille à l’égard
du tourisme de masse), ses passions télévisuelles
(l’individu est un inconditionnel de Wonder Woman, à
la vue de qui, depuis sa prime adolescence, il émet d’incontrôlables
éjaculats).
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Considéré
sous ces seuls angles, un tel être, pétri de
paradoxes, pourrait inspirer jusqu’à la sympathie
rigolarde. Là se révèle le tour de force
de Scotto : les moments de connivence avec son personnage
sont rarissimes, voire inexistants, dans la mesure où
c’est ce bourreau sans aucun état d’âme
qui tient le lecteur en respect, juché sur une morale
faite de bric et de broc, certes, mais inexpugnable.
Scotto a parfaitement saisi et illustré cette très
dérangeante vérité de notre époque
: si le tueur en série nous fascine tant, c’est
parce qu’il n’est jamais que l’exacerbation
extrême de notre identité de consommateur moyen,
gavé de culture pixellisée, toujours sûr
de son bon droit et de la pertinence de ses caprices, nombriliste
au point de songer que le monde s’organise autour
de et est régi par sa puissance. |
La «
formidable promenade en Provence », annoncée en
quatrième de couverture, en compagnie de ce rentier onaniste,
ressemble donc à un cauchemar éveillé. L’horreur
s’y accomplit avec simplicité ; le coup de grâce
y est donné avec détachement et grand naturel. Le
dernier chapitre – dont il ne faut rien dire car que pourrait-on
en dire ? – laisse pantois, entre éclat de rire
libérateur, désarroi et stupéfaction coite.
S’il rencontre
l’audience qu’il mérite, ce récit scandalisera,
dépassera l’entendement, déroutera la critique,
rebutera. Mais à propos de son auteur, il n’y aura
qu’un constat à poser, et qui rappelle le rôle
de tout défi littéraire digne de ce nom : «
Il a osé. »
Frédéric
Saenen
(juillet 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

Chez
le même éditeur
Un
dîner de sanglots de Franck Quélen
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