Massacre à l’espadrille
Serge Scotto

Éditions Baleine, 2007

 

 

Un psychopathe comme vous et moi

« Tiens, ça fait longtemps que je n’ai pas violé un gosse ! » Un roman, français de surcroît, qui s’ouvre sur un incipit aussi brutal, assène un électrochoc, inévitablement. On a surtout envie de savoir si, au-delà de l’amorce, le cap de l’outrance sera maintenu. Eh bien, la réponse fait frissonner, puisqu’elle est affirmative. Oui, Serge Scotto est un écrivain d’un talent hors norme, qui ramène les provocations tertiarisées et les séances de spleen touche-pipi d’un Houellebecq au rang de l’humour potache.

Massacre à l’espadrille nous présente, par le biais du monologue intérieur, la (saignante) tranche de vie d’un de ces types affreusement ordinaires que l’on qualifie de « psychopathes ». L’aspect le plus captivant de la narration réside moins dans la cruauté cynique avec laquelle sont commis les meurtres que dans la plongée au cœur du système de valeurs (sic) qui structure la conscience du protagoniste.
Car le désaxé à qui nous prêtons l’oreille ici est d’une désarmante sincérité. Il énonce sur un même mode distancié ses manies (il se délecte de ses sécrétions nasales), ses convictions écologiques et anti-tabagiques, ses détestations (il est comiquement animé par une féroce anglophobie, doublée d’une intransigeance sans faille à l’égard du tourisme de masse), ses passions télévisuelles (l’individu est un inconditionnel de Wonder Woman, à la vue de qui, depuis sa prime adolescence, il émet d’incontrôlables éjaculats).

Considéré sous ces seuls angles, un tel être, pétri de paradoxes, pourrait inspirer jusqu’à la sympathie rigolarde. Là se révèle le tour de force de Scotto : les moments de connivence avec son personnage sont rarissimes, voire inexistants, dans la mesure où c’est ce bourreau sans aucun état d’âme qui tient le lecteur en respect, juché sur une morale faite de bric et de broc, certes, mais inexpugnable.
Scotto a parfaitement saisi et illustré cette très dérangeante vérité de notre époque : si le tueur en série nous fascine tant, c’est parce qu’il n’est jamais que l’exacerbation extrême de notre identité de consommateur moyen, gavé de culture pixellisée, toujours sûr de son bon droit et de la pertinence de ses caprices, nombriliste au point de songer que le monde s’organise autour de et est régi par sa puissance.

La « formidable promenade en Provence », annoncée en quatrième de couverture, en compagnie de ce rentier onaniste, ressemble donc à un cauchemar éveillé. L’horreur s’y accomplit avec simplicité ; le coup de grâce y est donné avec détachement et grand naturel. Le dernier chapitre – dont il ne faut rien dire car que pourrait-on en dire ? – laisse pantois, entre éclat de rire libérateur, désarroi et stupéfaction coite.

S’il rencontre l’audience qu’il mérite, ce récit scandalisera, dépassera l’entendement, déroutera la critique, rebutera. Mais à propos de son auteur, il n’y aura qu’un constat à poser, et qui rappelle le rôle de tout défi littéraire digne de ce nom : « Il a osé. »

Frédéric Saenen
(juillet 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

Chez le même éditeur
Un dîner de sanglots de Franck Quélen

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