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Depuis "
À bas les défilés " jusqu'à
" Zut un voyageur va passer sur les rails ", Christophe
Spielberger décline sa vie intérieure et extérieure
en touches brèves et aphoristiques qui ne doivent rien à
l'ordre chronologique, rien au rythme aléatoire de la mémoire,
tout aux hasards mesurés de l'alphabet.
L'alphabet a
du succès en ce moment, pas seulement dans les écoles
: Anne F. Garréta, dans
Pas un jour (Grasset), couche les femmes désirées
" dans l'ordre impersonnel de l'alphabet ". Christophe
Spielberger, lui, s'approprie l'alphabet, le fait sien et personnel,
arrange le flot des souvenirs et des réflexions et, dans
une sorte de mouvement perpétuel, provoque par ce procédé
même l'apparition d'autres réflexions et souvenirs.
N'oublions pas que, avant Garréta et Spielberger, d'autres
- et non des moindres - avaient utilisé, suivant des principes
divers, les riches potentialités de l'alphabet; Georges
Perec en tête, avec son Drame alphabétique ou
son Petit abécédaire illustré, Georges
Perec dont le souvenir de Je me souviens, comme celui des
puzzles de La vie mode d'emploi, n'est sans doute pas étranger
à La vie triée.
La vie triée
: à part le jeu de mots, que voir derrière ce
titre donné par un écrivain qui dit de lui-même
: " En général, je ne suis pas taxé
d'évidence " ? Justement, peut-être, le souci
d'une transparence qui ne va pas de soi, la volonté de conjuguer
les détails subjectifs de la vie privée, professionnelle,
sentimentale avec les contraintes de l'écriture objective,
d'assurer la présence de l'humanité entière
dans l'évocation énumérative de quelques personnages
: " ma femme ", " la conne ", " le con
", très épisodiquement " mon père
", " ma soeur ", et abondamment " moi "
ou " je " (pas moins de 17 pages pour ce dernier à
la lettre " j "), ce qui semble normal dans un écrit
autobiographique.
Tout cela produit
un ensemble original, qui se lit par morceaux, à sauts et
à gambades plutôt qu'en continu, et qui propose quelques
brillants éclats de verre, de vrais petits bonheurs souvent
colorés de cynisme. Au hasard de l'alphabet et de la lecture,
avec un seul échantillon par rubrique (priorité au
texte) : des jeux dans l'esprit du titre (" A la fin de
l'année n'oubliez pas de payer votre déchéance
"), des subtilités (" Les sexes sont des
palindromes "), des confidences (" Je m'ennuie
seulement avec les autres "), des maximes (" Il
n'y a de preuves que romanesques "), des aveux littéraires
adressés au " cher atome de mon lectorat "
("L'écriture est la seule sphère dans laquelle
je me sens responsable. L'éditeur de ce récit n'a
pu en changer la moindre virgule "), des observations malicieuses
(" Mon texte aurait besoin d'un traitement "),
des regrets pédagogiques (" Si les lettres vraiment
modernes étaient enseignées ") etc. Un et
cetera qui en dit long, et qui laisse le champ libre, tout compte
fait, à l'exploration de soi.
Jean-Pierre
Longre
(octobre 2002)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages et articles sur des écrivains
contemporains (Eluard,
Ponge, Tardieu...),
sur la comparaison des langages littéraire et musical et
sur la littérature francophone (Roumanie, Belgique, Québec).
Il
a participé à l'édition des
romans de Queneau dans la " Pléiade ".

du
même auteur : On part
(00h00.com, 2002)
Chez
le même éditeur : Monnaie
de Verre de F. Grolleau (2002)
Le
site de l'auteur
http://www.spielberger.net
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