de Paolo Franchi
Italie, 2004

sortie 14 septembre 2005




Le regard fuyant de la mélancolie

Premier long-métrage de Paolo Franchi, La Spectatrice est un drame sentimental d’une remarquable finesse, une histoire d’amour et de mélancolie incarnée par l’extraordinaire actrice slovaque Barbora Bobulova. Jeune femme vouée à la tristesse par une solitude douloureuse, Valeria (Barbora Bobulova) observe chaque soir, depuis son appartement, son voisin d’en face, Massimo (Andrea Renzi) ; ainsi commence une aventure toute de silence et d’effacement, qui conduira notamment Valeria à devenir l’amie de la compagne de Massimo, Flavia (Brigitte Catillon).

« La distance tue l’amour », est-il dit au début du film ; par-delà mystères et coïncidences, cette distance critique fait tout l’enjeu de La Spectatrice, où tout semble se passer d’un immeuble à l’autre, derrière des fenêtres ou des lunettes noires… Son état dépressif pousse tacitement Valeria à observer un inconnu, puis à le suivre, à s’immiscer dans sa vie amoureuse, s’en remettant au hasard, s’abandonnant au chaos pour acquérir l’éducation sentimentale qu’elle n’a pas eue, dont le manque joue pour beaucoup dans sa grande tristesse, dans sa peur tétanique des affrontements, toujours trop brutaux, avec les vérités intimes.

Cette distance entre les êtres est soulignée par la caméra de Paolo Franchi, lequel, par jeu de contraste, se maintient à proximité des visages de son sujet. Plus encore que le faciès tourmenté d’Andrea Renzi ou celui, amoureux et désolé, de Brigitte Catillon, c’est le visage, effrayé, curieux, fragile surtout, de Barbora Bobulova, que magnifie le réalisateur avec grand talent. Au son des violons et des violoncelles, dans une Italie séduisante, c’est-à-dire solitaire (un monde de séducteurs est un monde sans couple, un monde de cœurs esseulés), aux lumières atténuées, douces et froides, cet excellent trio d’acteurs joue également le drame de la distance temporelle, qui voue à l’échec la vie commune d’une veuve forte et expérimentée, mais qui se ment à elle-même, d’un quarantenaire solide mais idéaliste, qui amorce un bilan négatif de sa vie, et d’une jeune femme innocente, « trop maigre pour être malhonnête » (Brel).

L’on songe d’autant plus à l’écrivain Cesare Pavese que la scène se déroule à Turin (puis à Rome), tout comme Le Bel Été ou Entre femmes seules. L’histoire de Valeria exprime le mystère de certaines proximités latentes avec l’étranger – ou comment l’inconnu, le hasard, réussissent mieux que toute aventure consciente à nous réveler à nous-mêmes. La rencontre avec Valeria renvoie Flavia au deuil de son époux, tandis que Massimo comprend quelle solitude fut et est la sienne, dans un monde où les fausses histoires d’amour, comme les médicaments antidépresseurs, ne font que nous tromper sur notre douleur, que la cacher sans l’annihiler, nous isolant du monde comme un sourire masquant des larmes.

Dans sa quête de « force d’esprit et de sentiments », Valeria ne propose qu’un regard, muet, pathologiquement timide – regard fuyant de la mélancolie, auquel Barbora Bobulova, poupée tragique de la solitude moderne, parvient admirablement à insuffler les dures vérités ineffables d’un être cherchant seulement une épaule afin d’y pleurer en silence.

Nicolas Cavaillès
(septembre 2005)

http://www.commeaucinema.com/news.php3?nominfos=44945