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Et
la sorcière fut…
ou l’histoire d’une attaque en règle et de ses
résurgences.
Le titre de
cet ouvrage érudit, fouillé, étayé par
de nombreuses sources primaires, met d’emblée l’accent
sur le regard masculin profondément biaisé qui fut
à l’origine d’événements meurtriers
historiquement circonscrits : la chasse aux dites sorcières
et les procès en sorcellerie qui agitèrent l’Europe
deux siècles durant, du XVe à la fin du XVIIe siècle.
Une vaste répression fabriquée de toutes pièces,
dont les méthodes s’inspiraient directement de l’inquisition,
mais cette fois dirigée presque exclusivement contre les
femmes, et qui s’explique par la « menace, née
de l’imaginaire masculin : la puissance montante, réelle
ou supposée des femmes aux foyers. » Le «
problème est celui du pouvoir », rappelle l’auteure
dès l’introduction, faisant écho à la
thèse qu’elle développait dans un précédent
ouvrage, Le masculin, le sexuel et le politique,
et qui reposait sur l’idée que des siècles durant,
le pouvoir, apanage du mâle et de sa puissance sexuelle, s’est
construit sans les femmes – l’ennemi commun à
toute la masculinité.
Effectivement, 80 pour cent des condamnés au bûcher
sont des femmes, jugées «démoniaques »
par des hommes, forcément, qui s’appuient sur des traités
de démonologie pondus au fil des décennies –
par des hommes, forcément ; des "coupables" pour
la plupart intégrées dans la société
– à ne pas confondre avec les guérisseuses ou
autres vieilles femmes qui vivent en marge de la société
rurale. La femme accusée d’avoir forniqué en
secret avec le Diable (un rituel qui scelle le pacte) n’a,
en apparence, rien qui puisse la différencier de ses voisines
et le phénomène n’est en aucun cas « périphérique
», contrairement à ce que soutenait Michel Foucault.
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L’auteure
de s’interroger alors sur les motivations de cette
attaque en règle de la femme tentatrice et instigatrice,
à l’image d’Eve, qui cède librement
au Diable (« décrété mâle
», nécessairement), et de prendre en compte
« cette appartenance des victimes au sexe féminin
comme élément constitutif de la définition
même de la sorcellerie démoniaque ».
Ce postulat de départ permet de déployer une
thèse qui rejoint la sphère politique, en
établissant des correspondances précises entre
sexualité et pouvoir – le Diable étant
avant tout celui qui cherche à déstabiliser
la hiérarchie divine et à renverser Dieu,
son maître, en trouvant des complices consentantes,
des femmes qui se soumettent à lui, et se rendent
ainsi coupables de miner l’ordre social et sa stricte
hiérarchie.
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La doctrine
démonologique, telle que les théologiens et les inquisiteurs
l’ont concoctée, s’appuie sur de nombreux traités,
manuels et récits de procès, la référence
dans le domaine restant le Malleus Maleficarum (Le Marteau des
sorcières), écrit en 1486 par Henry Institoris
et Jacques Sprenger, deux dominicains qui ont donné une définition
précise de la sorcellerie, dont se sont inspirés nombre
de religieux et de juges - hormis cet ouvrage, Armelle Le Bras-Chopard
s’est appuyée sur un corpus de six autres documents,
constamment cités au fil de son développement.
L’auteure évoque ainsi le caractère profondément
arbitraire des procès qui vont être intentés
aux femmes durant des décennies, pour un crime considéré
si « extraordinaire » – plus grave encore que
l’hérésie – qu’on pourra juger «
hors du droit », et décortique très soigneusement
le mécanisme de cette construction idéologique, dont
il reste des échos parfois virulents dans la société
du XXIe siècle. On apprendra entre autres comment s’est
amplifiée une misogynie déjà bien présente
dans la société, entraînant une détérioration
du statut de la femme qui a pu favoriser l’essor des procès,
comment la représentation du diable s’est matérialisée
(après avoir été longtemps une figure impalpable)
et a été peu à peu associée à
une sexualité perverse, comment les femmes (nymphomanes et
inconstantes, on s'en doute) soumises au diable sont consentantes
et investies de pouvoirs nuisibles (tous plus abracadabrants les
uns que les autres), ou encore comment les prétendus sabbats
se déroulaient (on remercie ici l’imagination sans
bornes des juges et des inquisiteurs… !)
La chasse et
les procès sont interdits à partir de la fin du XVIIe
siècle – les puissants se seraient-il convertis à
l’humanisme ? Seraient-ils soudain devenus sensibles au sort
des condamnées ? Restons lucides ! S’ils se penchent
sur ces « épidémies » démoniaques
qui ne se contentent plus de se propager aux seules campagnes mais
commencent à s’attaquer aux centres urbains, c’est
principalement pour des raisons politiques: la multiplication des
procès (et leur lot de tortures et d’incitations à
la délation) a pris une ampleur presque incontrôlable
que le pouvoir central regarde d’un œil méfiant
; on commence à réagir aux abus de pouvoir des petits
juges de campagne et certains s’étonnent enfin de découvrir
qu’on ne trouve de sorcières que dans les lieux où
se déroulent les procès… Dans le même
temps, la gestion des sujets de l’Etat se démarque
peu à peu de la sphère religieuse et de ses fantasmagories.
Les femmes restent toutefois interdites de politique («
une femme au pouvoir est peu différente d’une sorcière
») et, placées sous la tutelle du mari, elles
se voient refuser les droits élémentaires qui ne reviennent
qu’aux hommes dans l’Etat moderne qui se construit au
fil des décennies ; la loi, qui définit clairement
le statut de la femme et limite son influence dans la sphère
publique, a remplacé le bûcher. Dans La société
démocratique qui se met en place, la dictature du genre demeure.
La sorcière a certes disparu, mais la femme est « longtemps
encadrée par les lois masculines », qui l’empêchent
de prendre trop d’ascendant et, pourquoi pas, de comploter
pour renverser le pouvoir masculin. Au XXe siècle, le féminisme
et la revendication du droit de vote font « resurgir le
spectre de la sorcière » et la menace d’un
complot (cette fois organisé) contre les hommes se matérialise
à nouveau.
L’ouvrage
est passionnant de bout en bout, et la manière dont l’auteure
relie, avec lucidité, les faits du passé (qu’on
pourrait croire enterrés) au monde contemporain y est pour
beaucoup ; sa conclusion, particulièrement vigoureuse (dans
laquelle elle ne prône nullement le différentialisme
et en appelle au contraire à la « mixité
des sexes ») prend des allures de salutaire pamphlet
: une dénonciation de la misogynie encore prégnante
dans nos sociétés dites laïques (où la
renaissance du religieux devrait pourtant alarmer) et égalitaires,
où l’image de la sorcière (qu’incarne
la femme émancipée, désireuse de se soustraire
à l’oppression masculine) est encore largement véhiculée
dans l’inconscient collectif, en témoignent les propos
qui s’échappent plus ou moins délibérément
de la bouche de certains politique ou médias en ces temps
de campagne électorale. Le pouvoir masculin irait-il jusqu’à
faire renaître le fantasme de la sorcière des cendres
des bûchers ? s’interroge très pertinemment Armelle
Le Bras-Chopard. Une conclusion en suspens qui encourage à
la réflexion et à une vigilance de tous les instants…
Blandine
Longre
(février 2007)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.plon.fr
Armelle
Le Bras-Chopard,
professeure agrégée de science politique, est depuis
2000 chargée de mission pour l'égalité des
chances femmes/hommes dans l'enseignement supérieur au ministère
de l'Éducation nationale.
Elle a publié plusieurs ouvrages dont La Guerre. Théories
et idéologies (Montchrestien), Les Femmes et la politique
(avec J. Mossuz-Lavau, L'Harmattan), Le Zoo des philosophes (Plon,
2000), prix Médicis essai, et Le Masculin, le Sexuel et le
Politique (Plon, 2004).
Le masculin, le sexuel et le politique
(Plon, 2004)
Quatrième de couverture
Si seulement les femmes n'existaient pas ! Point d'engeance femelle,
point de soucis dans ces paradis perdus que nous décrivent
les mythes. Pas de sexualité non plus ni de politique !
Mais que faut-il faire des femmes puisque l'on ne peut pas s'en
débarrasser ? La séparation des espaces public et
domestique les maintiendra hors du champ politique et la domination,
qui l'accompagne et s'accentue à partir du XVIIIe siècle,
les placera sous tutelle exclusivement masculine. Double construction
politique, que cet ouvrage expose avec une impitoyable lucidité
: à chaque époque, le pouvoir se construit sans les
femmes, et donc contre elles. Fragile édifice, fondé
sur la puissance sexuelle du mâle !
Or la science reconnaît désormais la part des femmes,
dans la génération comme dans le plaisir - dont les
hommes se sont si longtemps arrogé le monopole -, et l'on
assiste à une féminisation croissante de l'espace
public : le statut du politique n'en sera-t-il pas bouleversé
? A moins de le réinventer, hommes et femmes, ensemble ?
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