C'est quoi mort ?
illustrations d'Isabelle Bonameau
L'Ecole des loisirs, 2003
collection Mouche
7- 9 ans

 

 

Petite philosophie appliquée

Parler de la mort aux enfants est un exercice difficile, d'abord parce que les adultes eux-mêmes ne savent pas définir, expliquer et comprendre le phénomène... Quand un enfant, vers quatre ou cinq ans (parfois plus tôt), prend conscience de sa condition mortelle, s'impose pourtant le devoir de répondre aux questions posées ; la tâche est malaisée et souvent, l'on aura tendance à édulcorer, voire occulter, ou bien embellir la mort et ce qui se trouve au-delà plutôt que d'aborder de plein fouet un sujet dont on fait vite un tabou.
Ainsi, ce petit roman malicieux s'adresse autant aux jeunes lecteurs, dès six ou sept ans, qu'aux adultes qui les entourent : l'auteur y fait montre de compétences psychologiques fines et parvient à transmettre, en moins de 40 pages, quelques idées essentielles : en refusant d'apporter des réponses toutes faites ou trop claires, il montre, par-là même, qu'il est parfois impossible d'avoir des réponses...

Le jeune narrateur de cette histoire s'étonne des explications paradoxales et cocasses que lui proposent les adultes : d'abord, son oncle Emile serait parti "faire un grand voyage avec Jésus" et le petit garçon de se dire : "Ce n'était pas très sympa de la part d'Emile de faire un grand voyage en laissant grand-mère jouer aux mots fléchés toute seule toute la journée." Justement, la grand-mère meurt le jour de Noël, et l'explication de son père ("le père Noël est venu déposer les cadeaux mais il a emporté Grand-mère dans sa hotte.") trouble profondément le petit garçon ; enfin, c'est au tour du poisson rouge de sa copine Marylin de mourir et, selon la maman de cette dernière, il "est allé rejoindre le paradis des poissons"... Les deux enfants comprennent que "C'est sûrement faux mais c'est une belle histoire".

"C'est quoi mort ?" lui demande un peu plus tard son père ("Le champion des questions de grand"). La conclusion du roman est marquée par la lucidité d'un père qui a compris que l'on ne pouvait pas tout comprendre (on repense au fameux "je sais que je ne sais pas" socratique) et qui tente de transmettre ceci à son fils : "La mort est comme une couleur (...) On sait dire que quelqu'un ou quelqu'un est mort, et pourtant on ne dit pas ce que c'est que la mort. (...) Alors on invente des histoires." L'auteur, avec habileté, crée une mise en abyme narrative qui aide à réfléchir sur la fonction des histoires - celles que s'inventent les enfants mais aussi celles des adultes qui, devant la mort, n'en savent décidément pas plus.
On appréciera ce joli mélange de légèreté et de gravité sur lequel s'élabore la trame narrative, fait rare dans un roman destiné aux plus jeunes, et qui mérite d'être souligné. L'humour, le plus souvent provoqué par la touchante naïveté du narrateur mais aussi par sa capacité à raisonner et à s'interroger sans cesse, se retrouve aussi dans les quelques illustrations qui parsèment l'ouvrage et qui, par bien des côtés, rappellent les dessins de Sempé pour Le petit Nicolas...

B. Longre
(décembre 2003)

voir aussi : Tu existes encore de T. Lenain et P. Baud (Syros, 2005)

http://www.ecoledesloisirs.fr

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Solminihac&surname=Olivier+de