de Jean-Claude Hauvuy
mise en scène
Laurent Vercelletto

La scène, Gerland
19-30 avril 2004

Théâtre du Rond-Point, Paris
4-16 mai 2004


Pièce créée au Théâtre des Célestins, Lyon du 8 au 23 mars 2002
avec Vincent Bady et Roland Depauw

Les mots ont la parole...

En prenant le parti de priver sa mise en scène de tout accessoire superflu, voire de tout décor ou presque, Laurent Vercelletto a vraisemblablement souhaité laisser le champ libre au texte ; une initiative habile et sensée, car c'est bien des mots qu'il est question ici, les mots qui envahissent l'espace scénique et l'emplissent d'une tension palpable, dévoilant ainsi la puissance du verbe, fondement de tout dialogue entre deux êtres ; ici un maître et son valet. C'est ce dernier qui interpelle son maître plongé dans de sombres discours, cherchant à savoir quel est le sujet (grammatical) de "s'obstinent, persévèrent, s'enferrent", que le maître vient de prononcer... Connaîtrons-nous jamais ce sujet ? Car les multiples digressions et histoires à tiroirs qui vont suivre semblent être là justement pour gommer cette première question.

D'emblée, la conversation entre les deux personnages n'a rien d'anodin, et l'on comprend que leurs échanges ne peuvent se satisfaire du quotidien, chacun aspirant à s'élever par le langage et ainsi capter l'essence même de l'homme et des mots, à comprendre ou plutôt, en bons philosophes, à interroger le monde. Le maître, un misanthrope désabusé, affiche un pessimisme qui paraît incurable, définitif ; ainsi, l'homme est pour lui un "naufragé" et il résume la condition humaine par une terrible sentence : "le même épouvantable chemin". Il est aussi un lettré, un de ceux qui savourent les mots et il possède une qualité que son valet lui envie : la capacité à trouver, de façon quasi intuitive, le "beau" mot.
C'est ainsi que le valet se repaît de ces mots et les dévore avec acharnement, les notant sans relâche dans son petit carnet pour mieux les recopier le soir, dans un grand cahier acheté exprès... Tel Eckermann, le secrétaire de Goethe, il espère pouvoir publier un jour ces conversations et son avidité va de pair avec une intelligence vive, en constant mouvement, à l'affût des paroles sacrées du maître qui n'hésite pas, jouant à la perfection son rôle de professeur, à rejeter certaines de ses interventions d'un "hors-sujet ! " tonitruant, dès que le valet s'éloigne trop de la question en cours. Mais de digressions farfelues en questionnement abusif, le serviteur parvient toutefois à capter l'attention du maître (qui exprime pourtant son exaspération), et à le diriger là où il souhaite en venir.

Les deux acteurs prennent leurs rôles à coeur et l'on sourit beaucoup devant la (fausse ?) maladresse et l'ingénuité du valet qui, derrière un ton poli, à la limite de l'obséquiosité, dissimule une conscience plutôt dérangée ; on en apprend aussi de bien bonnes sur le maître, dont la fille est, semble-t-il, enfermée dans un asile. Ainsi, la folie n'est jamais loin et les obsessions du valet apparaissent : au fur et à mesure que sa logorrhée se développe, le maître semble se renfermer dans un mutisme insupportable, comme si son valet n'était pas seulement un simple voleur de mots, mais aussi un voleur de vie. Ce qui nous apparaît comme du cynisme n'est-il pas plutôt une dangereuse inconscience ? Va-t-on enfin comprendre "la fameuse histoire du rabot " ? Le maître cherche-t-il délibérément à pousser son valet à bout, ou est-ce l'inverse qui se passe ? Les questions se bousculent dans l'esprit du spectateur, qui ne peut détacher son regard de ces deux êtres liés l'un à l'autre de façon inextricable, selon la traditionnelle relation maître-valet, révélant ainsi, tout au long de la pièce, une subtile intertextualité : on pense bien sûr à Jacques et à son maître, (Jacques le fataliste, de Diderot), mais aussi à Don Juan et Sganarelle ou encore au roman picaresque d'Henry Fielding, Joseph Andrews et au valet trop parfait du film de Joseph Losey, The Servant.

Le texte lui-même est un régal, la parodie à la fois drôle et grave d'une rencontre atemporelle, une suite infinie d'astuces langagières qui jouent principalement sur la polysémie, une série de récits ou de questionnements enchâssés qui donne le vertige, favorisant une lecture à plusieurs niveaux ; mais l'on se réjouit surtout de la gourmandise du valet pour les mots, les mots qu'il s'approprie ad nauseam et maîtrise peu à peu aussi bien que son professeur, montrant ainsi la classique prise de pouvoir d'un point de vue linguistique et abstrait, jusqu'à l'inévitable chute du maître...


Laurent Vercelletto
(© Damien Charfeddine)

Félicitons le Théâtre des Célestins, qui propose, depuis deux saisons, une découverte d'auteurs contemporains et de textes novateurs comme ...s'obstinent, persévèrent, s'enferrent, une pièce inclassable, qui échappe totalement aux conventions, tout en se fondant sur une tradition littéraire connue (la confrontation dialogique et philosophique) pour notre plus grand plaisir.

B. Longre
(mars 2002)

Voir aussi : Cinéma Muet (TJA, 2003)

http://www.theatredurondpoint.fr

maîtres et valets
http://www.philagora.net/lettres/j-fatal5.htm

http://users.swing.be/sw160230/poesieal/poesie/jacquesfataliste.htm
http://www.e-gruge.com/francais/confidences.htm

voir aussi L'île des esclaves de Marivaux