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Pièce
créée au Théâtre des Célestins,
Lyon du 8 au 23 mars 2002
avec
Vincent Bady et Roland Depauw
Les mots ont la parole...
En
prenant le parti de priver sa mise en scène de tout accessoire
superflu, voire de tout décor ou presque, Laurent Vercelletto
a vraisemblablement souhaité laisser le champ libre au texte
; une initiative habile et sensée, car c'est bien des mots
qu'il est question ici, les mots qui envahissent l'espace scénique
et l'emplissent d'une tension palpable, dévoilant ainsi la
puissance du verbe, fondement de tout dialogue entre deux êtres
; ici un maître et son valet. C'est ce dernier qui interpelle
son maître plongé dans de sombres discours, cherchant
à savoir quel est le sujet (grammatical) de "s'obstinent,
persévèrent, s'enferrent", que le maître
vient de prononcer... Connaîtrons-nous jamais ce sujet ? Car
les multiples digressions et histoires à tiroirs qui vont
suivre semblent être là justement pour gommer cette
première question.
D'emblée,
la conversation entre les deux personnages n'a rien d'anodin, et
l'on comprend que leurs échanges ne peuvent se satisfaire
du quotidien, chacun aspirant à s'élever par le langage
et ainsi capter l'essence même de l'homme et des mots, à
comprendre ou plutôt, en bons philosophes, à interroger
le monde. Le maître, un misanthrope désabusé,
affiche un pessimisme qui paraît incurable, définitif
; ainsi, l'homme est pour lui un "naufragé"
et il résume la condition humaine par une terrible sentence
: "le même épouvantable chemin". Il
est aussi un lettré, un de ceux qui savourent les mots et
il possède une qualité que son valet lui envie : la
capacité à trouver, de façon quasi intuitive,
le "beau" mot.
C'est ainsi que le valet se repaît de ces mots et les dévore
avec acharnement, les notant sans relâche dans son petit carnet
pour mieux les recopier le soir, dans un grand cahier acheté
exprès... Tel Eckermann, le secrétaire de Goethe,
il espère pouvoir publier un jour ces conversations et son
avidité va de pair avec une intelligence vive, en constant
mouvement, à l'affût des paroles sacrées du
maître qui n'hésite pas, jouant à la perfection
son rôle de professeur, à rejeter certaines de ses
interventions d'un "hors-sujet ! " tonitruant,
dès que le valet s'éloigne trop de la question en
cours. Mais de digressions farfelues en questionnement abusif, le
serviteur parvient toutefois à capter l'attention du maître
(qui exprime pourtant son exaspération), et à le diriger
là où il souhaite en venir.
Les deux acteurs prennent leurs rôles à coeur et l'on
sourit beaucoup devant la (fausse ?) maladresse et l'ingénuité
du valet qui, derrière un ton poli, à la limite de
l'obséquiosité, dissimule une conscience plutôt
dérangée ; on en apprend aussi de bien bonnes sur
le maître, dont la fille est, semble-t-il, enfermée
dans un asile. Ainsi, la folie n'est jamais loin et les obsessions
du valet apparaissent : au fur et à mesure que sa logorrhée
se développe, le maître semble se renfermer dans un
mutisme insupportable, comme si son valet n'était pas seulement
un simple voleur de mots, mais aussi un voleur de vie. Ce qui nous
apparaît comme du cynisme n'est-il pas plutôt une dangereuse
inconscience ? Va-t-on enfin comprendre "la fameuse histoire
du rabot " ? Le maître cherche-t-il délibérément
à pousser son valet à bout, ou est-ce l'inverse qui
se passe ? Les questions se bousculent dans l'esprit du spectateur,
qui ne peut détacher son regard de ces deux êtres liés
l'un à l'autre de façon inextricable, selon la traditionnelle
relation maître-valet, révélant ainsi, tout
au long de la pièce, une subtile intertextualité :
on pense bien sûr à Jacques et à son maître,
(Jacques le fataliste, de Diderot), mais aussi à Don
Juan et Sganarelle ou encore au roman picaresque d'Henry Fielding,
Joseph Andrews et au valet trop parfait du film de Joseph
Losey, The Servant.
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Le
texte lui-même est un régal, la parodie à
la fois drôle et grave d'une rencontre atemporelle,
une suite infinie d'astuces langagières qui jouent
principalement sur la polysémie, une série de
récits ou de questionnements enchâssés
qui donne le vertige, favorisant une lecture à plusieurs
niveaux ; mais l'on se réjouit surtout de la gourmandise
du valet pour les mots, les mots qu'il s'approprie ad nauseam
et maîtrise peu à peu aussi bien que son professeur,
montrant ainsi la classique prise de pouvoir d'un point de
vue linguistique et abstrait, jusqu'à l'inévitable
chute du maître...
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Laurent
Vercelletto
(© Damien Charfeddine)
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Félicitons
le Théâtre des Célestins, qui propose, depuis
deux saisons, une découverte d'auteurs contemporains et de
textes novateurs comme ...s'obstinent, persévèrent,
s'enferrent, une pièce inclassable, qui échappe
totalement aux conventions, tout en se fondant sur une tradition
littéraire connue (la confrontation dialogique et philosophique)
pour notre plus grand plaisir.
B.
Longre
(mars 2002)

Voir aussi :
Cinéma Muet
(TJA, 2003)
http://www.theatredurondpoint.fr
maîtres
et valets
http://www.philagora.net/lettres/j-fatal5.htm
http://users.swing.be/sw160230/poesieal/poesie/jacquesfataliste.htm
http://www.e-gruge.com/francais/confidences.htm
voir
aussi L'île des esclaves
de Marivaux
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