Aliénation
- perversion, cycle infernal du rejet.
Romain Slocombe,
prolifique touche-à-tout, propose un roman déroutant,
amusant et décalé : un sombre chassé-croisé
amoureux et/ou sexuel dans lequel les comportements déviants
ne se contentent pas de friser la perversité ; les personnages
demeurent cependant des énigmes, que le dénouement
n'expliquera pas nécessairement - une manière d'inciter
les lecteurs à s'investir activement dans la progression
de l'acte narratif, qui fonctionne sur le mode très anglo-saxon
du puzzle et de la boucle bouclée.
La limpidité du style, volontairement trompeuse, nous mène
ainsi sur des chemins sinueux, des routes parallèles dont
il est difficile de deviner les points de jonction ; c'est en avançant
dans le récit que des rapprochements font surface et que
se créent des liens ténus mais bien réels entre
les protagonistes, entre Tokyo et Paris. C'est dans cette ville
que s'est installé le personnage éponyme, une eurasienne
de trente ans qui vivote en tant que guide touristique ; elle a
préféré quitter le Japon où on lui faisait
sentir qu'elle n'était qu'une étrangère, une
gaïjin, tandis que "Paris est plein d'étrangers.
Alors... Pour moi, c'est normal d'être une étrangère...
à l'étranger." Un sentiment que partage
d'une certaine façon le kinésithérapeute allemand
de Nao, quand ce dernier confie au Dr N. (son psychiatre, apparemment)
: "même chez moi à Hanovre j'avais l'impression
d'être un étranger... Toujours éprouvé
cette impression... Un peu comme le personnage du livre d'Albert
Camus..."
Cet étrange Laufenburg éprouve une inexplicable fascination
pour ses patientes, et n'hésite pas à les filmer à
leur insu tandis qu'il les masse et les fait parler, mais la véritable
muse de ses pratiques est Nao. Un autre homme, délicieusement
arrogant, libraire de son état et dont nous découvrons
le journal intime (" des notes précises pour un
journal de ma vie amoureuse et de mes conquêtes."),
habituellement obsédé par les Asiatiques au physique
banal, jette aussi son dévolu sur la jeune héroïne
qui, décidément, semble être une proie facile...
Dans le même
temps, de l'autre côté du monde, de longs e-mails révèlent
les douloureuses élucubrations d'un jeune homme obèse,
volontairement reclus dans sa chambre : Tokihiro est un paria d'une
autre espèce, totalement coupé du monde réel,
lui préférant de fumeuses théories à
propos du troisième Reich ou quelques visites sur le site
Internet de Laufenburg, le kiné ; en se réfugiant
dans la fiction, "une réalité bien supérieure",
il échappe aux regards moqueurs et au mépris de ses
compatriotes, mais aussi à ses propres délires paranoïaques.
Avec la sagesse du fou, il énonce quelques vérités
qui, en filigrane, condamnent une certaine rigidité de la
société japonaise et du système scolaire qui,
lorsqu'il était enfant, était profondément
sclérosé ; c'est ainsi que malgré nous, on
compatit lorsqu'il voit les autres comme des "ambassadeurs
de l'Enfer" : d'abord sa mère et son père,
puis des écoliers cruels, des professeurs qui fermaient les
yeux - des tortionnaires qui multipliaient les brimades et les humiliations.
Il revient, avec une étonnante lucidité, sur ses pathologies
accumulées au fil des ans, sur ses obsessions - en particulier
les illusions olfactives et les mauvaises odeurs qui semblent émaner
de son corps.
Tokihiro, lui non plus, ne résiste pas aux charmes de Nao,
aperçue sur le site du kinésithérapeute - Nao
qui confie, à l'autre bout du monde, combien elle a souffert
aux mains de ses camarades de classe, quand elle vivait encore au
Japon - un enfer auquel elle a échappé à travers
l'exil, mais qui rejoint sur bien des points l'enfer de ce compatriote
inconnu, Tokihiro... Les points de convergences abondent, mais les
fausses pistes aussi et l'auteur de cette excellente trame alambiquée
semble souvent se jouer de ses personnages (pathétiques pour
la plupart, et Nao n'y échappe pas, perpétuelle victime
des hommes qu'elle croise) et de ses lecteurs ; en explorant l'incommunicabilité
entre les êtres, les sexes et les générations,
l'impossible adéquation des désirs des uns et des
autres, l'universelle discrimination et l'intolérable (mais
bien réel) rejet que les uns font subir aux autres, il élabore
une vision profondément pessimiste de l'humain, où
non seulement les autres, "c'est l'enfer", mais
où chacun est "l'étranger" d'un
autre.
Blandine
Longre
(décembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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