Nao
Puf, 2004

 

Aliénation - perversion, cycle infernal du rejet.

Romain Slocombe, prolifique touche-à-tout, propose un roman déroutant, amusant et décalé : un sombre chassé-croisé amoureux et/ou sexuel dans lequel les comportements déviants ne se contentent pas de friser la perversité ; les personnages demeurent cependant des énigmes, que le dénouement n'expliquera pas nécessairement - une manière d'inciter les lecteurs à s'investir activement dans la progression de l'acte narratif, qui fonctionne sur le mode très anglo-saxon du puzzle et de la boucle bouclée.
La limpidité du style, volontairement trompeuse, nous mène ainsi sur des chemins sinueux, des routes parallèles dont il est difficile de deviner les points de jonction ; c'est en avançant dans le récit que des rapprochements font surface et que se créent des liens ténus mais bien réels entre les protagonistes, entre Tokyo et Paris. C'est dans cette ville que s'est installé le personnage éponyme, une eurasienne de trente ans qui vivote en tant que guide touristique ; elle a préféré quitter le Japon où on lui faisait sentir qu'elle n'était qu'une étrangère, une gaïjin, tandis que "Paris est plein d'étrangers. Alors... Pour moi, c'est normal d'être une étrangère... à l'étranger." Un sentiment que partage d'une certaine façon le kinésithérapeute allemand de Nao, quand ce dernier confie au Dr N. (son psychiatre, apparemment) : "même chez moi à Hanovre j'avais l'impression d'être un étranger... Toujours éprouvé cette impression... Un peu comme le personnage du livre d'Albert Camus..."
Cet étrange Laufenburg éprouve une inexplicable fascination pour ses patientes, et n'hésite pas à les filmer à leur insu tandis qu'il les masse et les fait parler, mais la véritable muse de ses pratiques est Nao. Un autre homme, délicieusement arrogant, libraire de son état et dont nous découvrons le journal intime (" des notes précises pour un journal de ma vie amoureuse et de mes conquêtes."), habituellement obsédé par les Asiatiques au physique banal, jette aussi son dévolu sur la jeune héroïne qui, décidément, semble être une proie facile...

Dans le même temps, de l'autre côté du monde, de longs e-mails révèlent les douloureuses élucubrations d'un jeune homme obèse, volontairement reclus dans sa chambre : Tokihiro est un paria d'une autre espèce, totalement coupé du monde réel, lui préférant de fumeuses théories à propos du troisième Reich ou quelques visites sur le site Internet de Laufenburg, le kiné ; en se réfugiant dans la fiction, "une réalité bien supérieure", il échappe aux regards moqueurs et au mépris de ses compatriotes, mais aussi à ses propres délires paranoïaques. Avec la sagesse du fou, il énonce quelques vérités qui, en filigrane, condamnent une certaine rigidité de la société japonaise et du système scolaire qui, lorsqu'il était enfant, était profondément sclérosé ; c'est ainsi que malgré nous, on compatit lorsqu'il voit les autres comme des "ambassadeurs de l'Enfer" : d'abord sa mère et son père, puis des écoliers cruels, des professeurs qui fermaient les yeux - des tortionnaires qui multipliaient les brimades et les humiliations. Il revient, avec une étonnante lucidité, sur ses pathologies accumulées au fil des ans, sur ses obsessions - en particulier les illusions olfactives et les mauvaises odeurs qui semblent émaner de son corps.
Tokihiro, lui non plus, ne résiste pas aux charmes de Nao, aperçue sur le site du kinésithérapeute - Nao qui confie, à l'autre bout du monde, combien elle a souffert aux mains de ses camarades de classe, quand elle vivait encore au Japon - un enfer auquel elle a échappé à travers l'exil, mais qui rejoint sur bien des points l'enfer de ce compatriote inconnu, Tokihiro... Les points de convergences abondent, mais les fausses pistes aussi et l'auteur de cette excellente trame alambiquée semble souvent se jouer de ses personnages (pathétiques pour la plupart, et Nao n'y échappe pas, perpétuelle victime des hommes qu'elle croise) et de ses lecteurs ; en explorant l'incommunicabilité entre les êtres, les sexes et les générations, l'impossible adéquation des désirs des uns et des autres, l'universelle discrimination et l'intolérable (mais bien réel) rejet que les uns font subir aux autres, il élabore une vision profondément pessimiste de l'humain, où non seulement les autres, "c'est l'enfer", mais où chacun est "l'étranger" d'un autre.

Blandine Longre
(décembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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