Madame on meurt ici
L'Arche, 2002

 

Pièce mise en scène par Joël Jouanneau
du 7 janvier au 1er mars 2003
au Théâtre Ouvert
Centre Dramatique National de Créatio
n
Jardin d'Hiver
4 bis, Cité Véron 75018 Paris
Réservation au 01 42 62 59 49

Avec Fabrice Bénard, Roland Bertin, Sébastien Eveno et Christelle Tual

Madame on meurt ici ou le triomphe de l'interthéâtralité...

Madame on meurt ici exploite à merveille la veine du théâtre qui se raconte, en étant ouvertement imprégné d'intertextualité : le titre est tiré d'une pièce de Jean Genet (Le condamné à mort, 1951), la thématique fait référence à la Danse de mort d'August Strindberg, et l'intrigue qui se joue sous nos yeux met en scène "un couple banal de petits bourgeois" : Ted et Francis, alias Joe Orton et son "colocataire" Kenneth Halliwell ; Joe Orton, dramaturge autodidacte dont les comédies noires et subversives (Entertaining Mr Sloane, Loot...) ont défrayé la chronique londonienne dans les années 60, était promis à une carrière brillante, brusquement interrompue à 34 ans quand l'auteur fut assassiné ; son meurtrier : Kenneth Halliwell, artiste raté, amant délaissé, misanthrope, paranoïaque jaloux, partenaire en titre de Joe Orton. Leur histoire fut brillamment relatée au cinéma par Stephen Frears (Prick up your ears, 19 , scénario de Alan Bennett) et le journal intime d'Orton (The Orton Diaries), commencé huit mois avant sa mort, retrouvé par la police sur son bureau le jour du meurtre, est une source inépuisable qui a très certainement inspiré Louis-Charles Sirjacq.

Car Madame on meurt ici est une adaptation dans laquelle l'on retrouve nombre de détails de la vie des deux hommes (ici Ted et Francis), de leur relation d'interdépendance affective, et de leurs carrières divergentes. Francis est poète, écrivain, artiste, mais ce sont les pièces de Ted qui sont acceptées par les agents littéraires et peu à peu, un transfert s'opère : c'est Ted qui mène maintenant la danse, sans pour autant rejeter Francis ; celui-ci n'hésite pas à lui asséner : "Avant moi... Tu lavais les cadavres, t'apprenais la dactylo et tu jouais les grooms dans des productions de troisième zone. Maintenant tu joues Shakespeare...". Tandis que Ted sort draguer et traîner dans les pissotières (lieux adoptés par les homosexuels à la recherche de compagnons d'un instant dans l'Angleterre des années 60, à une époque où l'homosexualité était encore un crime sévèrement puni) ou assister aux représentations de ses pièces, Francis s'enferme dans leur petit appartement, tentant vainement de ravaler la jalousie qui l'étouffe : la jalousie de l'amant rejeté, mais aussi la jalousie pathétique de l'artiste incompris, qui méprise ouvertement le succès de Ted (" il écrit des comédies de boulevard, il ne pense qu'à plaire") et qui lui lance : "Tu es vulgaire, indécrottablement vulgaire."

Louis-Charles Sirjacq brosse un excellent portrait de Joe Orton, alias Ted : un mixe de nonchalance et de candeur cruelle, de je-m'en-foutisme ambitieux, de subversion quotidienne et d'insolence à une société hypocrite : on retrouve ici Orton le révolté, décidé à vivre en iconoclaste, rejetant les conventions, qu'elles soient sociales, artistiques ou sexuelles ; celui qui, sous divers noms de plume, écrivait aux journaux pour attaquer ses propres pièces ! Celui aussi qui fut, avec Halliwell, arrêté en 1962 puis emprisonné quelques mois pour avoir volé et "mutilé" plusieurs dizaines de livres appartenant à la bibliothèque municipale...


Joe Orton

Louis-Charles Sirjacq a pris le parti de la sobriété et du minimalisme : un décor simple et unique, de courtes répliques, quatre personnages (outre Ted et Francis, une voisine sympathique est un jeune comédien morbide), une langue incisive et directe qui renforce les tensions entre les deux amants, et un fil conducteur épuré, qui ne s'embarrasse pas d'intrigues secondaires : Madame on meurt ici est avant tout l'histoire de vie et de mort de deux êtres inséparables mais invivables, entre la fausse indifférence de l'un, et la jalousie maladive de l'autre, accentuée par une misanthropie grandissante qui s'accompagne de pensées morbides. Une histoire banale (si l'on omet la tragédie ultime) qui réunit deux hommes dissemblables autour d'une machine à écrire, catalyseur des rêves de gloire de l'un et de la déchéance mentale de l'autre.

B. Longre
(février 2003)

http://www.arche-editeur.com/Catalogue/S/sirjacq2.htm

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/sirjacq/default.asp

http://web.simmons.edu/~burkev/joeorton.html

http://www.methuen.co.uk/authorpages/joeorton.html