Un film de Jonathan Nossiter
Scénario de James Lasdun
et Jonathan Nossiter
(idée originale de James Lasdun)

France, 2000, 105'

Sortie le 29 mars 2000

Sélection Officielle Berlin 2000

 

avec Stellan Skarsgård, Charlotte Rampling, Deborah Unger, Dimitri Katalifos, Ashley Remy et Dave Simonds

Signs and wonders méritait bien de faire partie de la sélection officielle du dernier Festival de Berlin mais peut-être aurait-il mérité de figurer au palmarès, en tout cas davantage que Magnolia, un film en définitive assez conventionnel ; il est vrai que le film de Jonathan Nossiter dérange et requiert du spectateur un investissement certain, ne serait-ce que pour décrypter les "signes" et les thèmes quasi-métaphysiques qui s'y entrecroisent. L'histoire d'Alec Fenton et de ses proches est profondément polysémique et selon l'angle de vue choisi, se charge de multiples interprétations.
Alec (Stellan Skarsgård) est un Américain par choix mais vit à Athènes avec sa femme Marjorie (une Charlotte Rampling énigmatique à souhait), Américaine d'origine grecque, et leurs deux enfants, Siri et Marcus. Alec Fenton est un homme d'affaire accompli, qui se livre avec sa fille à d'étranges jeux de l'esprit : relever des détails de la vie quotidienne (répétitions numérales, associations langagières etc.) et les interpréter comme des signes ou des révélations. En apparence anodine, cette activité obsessionnelle est guidée par un principe quasi-religieux de prédestination qui dicte à Alec ses actes, comme sa liaison avec l'envoûtante Katherine, une collègue. Un soir, il avoue tout à sa femme, qui lui pardonne, et il décide de rompre. L'entente familiale , momentanément bouleversée, reprend son cours jusqu'à ce qu'un nouveau "signe" pousse Alec à quitter définitivement sa femme et à partir s'installer aux Etats-Unis avec Katherine. Là-bas, tout s'écroule à nouveau, par la faute d'un signe mal interprété, et Alec se hâte de revenir à Athènes afin de reconquérir sa femme. C'était sans compter sur sa liaison avec Andréas (Dimitri Katalifos), un journaliste engagé qui souhaite fonder un musée exposant au grand jour les exactions du régime des colonels, mais aussi la collaboration américaine à la dictature.
Alec est convaincu, dans sa grande naïveté, que tout peut être réparé (tout comme ses compatriotes politiciens et diplomates pensent pouvoir être exonérés de leur soutien à la dictature en se "réconciliant" avec la Grèce démocratique) et il s'empresse de séduire de nouveau une Marjorie impassible et plus que réticente. Selon le co-scénariste, James Lasdun, le personnage d'Alec est sensé "représenter la quintessence même de l'Américain" et cela en ceci qu'il a parfaitement assimilé deux des concepts inhérents au rêve américain, "la poursuite du bonheur", une quête férocement individualiste et parfois destructrice, et la "destinée manifeste", une rhétorique servant à justifier tout acte politique (en particulier expansionniste) ou personnel amoral. Et Alec pense qu'il est destiné à être heureux, comme tous les autres Américains. Plus ou moins inconsciemment, il pressent que la vision du monde qu'il s'est forgée se fissure. A cette vision faussement optimiste, s'oppose celle d'Andréas, qui, une fois passée la fougue révolutionnaire (qui lui avait valu diverses séances de tortures policières) a su mûrir, voyant ses idéaux démocratiques affaiblis par un libéralisme américain tout puissant (en témoigne l'abondance de MacDonald's dans les rues d'Athènes) et une mondialisation montante, incarnés par Alec.
On est constamment ballotté entre thriller émotionnel et thriller politique sans savoir lequel des deux se révélera être dominant, et les activités d'Andréas ainsi que le thème récurrent de la manipulation multiple y sont pour beaucoup.
La dislocation intérieure des personnages semble pourtant être l'objectif essentiel du discours et est étroitement associée aux éléments qui posent l'atmosphère : des plans saccadés, des images superposées, des gros plans sur des visages anxieux comme prisonniers de la foule et de la cohue athénienne, ses effets traduisent la confusion croissante des personnages, en particulier celle d'Alec, et Jonathan Nossiter de dire :"Je suppose que mon oeil doit être comme celui du public qui tente de pénétrer de l'intérieur les sentiments des personnages de la façon la plus intime possible." A cela s'ajoute une réflexion approfondie sur l'éclairage et la technique de la vidéo, qui donne à l'ensemble un aspect pictural de grande qualité.
Mais l'élément réellement indissociable de la construction de l' atmosphère est une bande son étonnante, qui, contrairement à un alignement superficiel de morceaux plaqués sur les images, crée un authentique espace sonore et abat toute frontière entre son et musique (un procédé qui rappelle les sons agressifs de Cure de K. Kurosawa). On la doit à Adrian Utley de Portishead dont, selon le réalisateur la musique "a des qualités architecturales", hors du commun, pourrait-on ajouter. La symbiose son/image est totale, parfaite, maîtrisée et les collages d'univers musicaux différents (Erik Satie, Portishead, mambo etc) font plus qu'accompagner les transformations émotionnelles subites des personnages, comme par exemple dans une scène de course-poursuite à ski un des points culminants du film, et Jonathan Nossiter l'affirme : "dans cette scène que nous avions voulue silencieuse au départ, l'émotion et le récit sont totalement déterminés par le son".
La confusion peut, par instants, gagner le spectateur
, mais jamais autant que les protagonistes, qui se retrouvent dans des situations vertigineuses et extrêmes, au bord du gouffre (au sens propre comme au sens figuré), les manipulateurs se mêlant aux manipulés, et n'étant pas forcément ceux que l'on croit, diverses machinations s'enchevêtrant, sans que l'on sache si tout a déjà été écrit ou si la tragédie qui s'annonce est uniquement provoquée par les actes volontaires des hommes.
Un film prodigieux, périlleux et fascinant, un de ceux qui nécessitent plusieurs visionnages pour être pleinement appréciés tant leur substance est riche.

B.Longre

le festival de Berlin 2000
http://www.filmfestivals.com/berlin_2000/index.htm
http://www.filmfestivals.com/berlin_2000/competition/
film_sign.htm

critique (en Anglais) http://www.spiegel.de/kultur/kino/0,1518,64097,00.html

le réalisateur
http://www.filmscouts.com/people/jon-nos.asp

Portishead, site officiel
http://www.portishead.co.uk/home-j.htm