Dictionnaire de la contestation au XXème siècle
sous la direction d’Emmanuel de Waresquiel
In Extenso Larousse, 2004

 

Le chien aboie, la caravane passe

Qu’est-ce qu’un rebelle ? un biker solitaire et chevelu ? un jeune arborant la bouille du Che sur le fond rouge sang de son joli t-shirt ? un clochard qui ne paye pas d’impôts ?... Emmanuel de Waresquiel et sa débauche d’universitaires besogneux, de journalistes vampiriques, d’Intellectuels (au sens inrockuptible du terme) proposent les quelques 1 000 pages de leur Dictionnaire de la contestation au XXème siècle pour répondre à cette question ; la réédition en poche de ce Siècle rebelle nous fournit matière à réfléchir à cet “objet d’histoire” en soi, et à son sujet séduisant. À défaut de la préface de l’éditeur scientifique, qui convoque pêle-mêle sine cura rebellions, révoltes, révolutions, avant-gardes, utopies..., tâchons ici d’être synthétique : le rebelle est superficiel ; gentil dans le fond ; à la mode, cool ; loser avec panache ; voire, américain.

Nous nous situons au XXème siècle — et pourtant : quelques rebelles qui résistent aux modes semblent décidément trop cools pour disparaître de tout dictionnaire du Non : Sade, Lautréamont, Rimbaud, Nieztsche, Bakounine... Nous nous situons dans le monde entier — et pourtant : primauté manifeste aux cultures occidentale, européenne et américaine... L’Afrique, pour exemple des traditionnellement négligés, a bien ses quelques entrées (Mandela, bien sûr, l’antiapartheid...) ; mais il semble que depuis les années 1940, de tous les peuples du monde, les États-Unis rebellissimi sunt. Et que penser de l’absence, par exemple, de la Révolution roumaine, qui vaut ce qu’elle vaut, quand Elvis Presley, les Beatles ou les Rolling Stones, dès aujourd’hui ridicules, demain déjà désuets, ont tous droit à leurs deux pages ? Le goût pour les dévergondés superficiels — mais cools — en dit long sur ce morne dictionnaire pour baby-boomers bien éduqués, pour nostalgiques de Cohn-Bendit ou de la Beat generation, pour bobos en mal de jeunesse et d’énergie... dictionnaire décidément digne des gentillets Inrockuptibles.

Rebelle comme peut l’être une mèche, ce dictionnaire d’historien, souvent plus préoccupé par les dates que par les idées, reste fort conventionnel et peu stimulant, malgré les effets de présentation (formules en gros caractères, cools comme des tags) et les photos osées (l’urinoir de Duchamp, l’article “pornographie”...), fidèles à l’essence du rebelle : la forme compte souvent plus que le fond. On veut des “photos rebelles”, des “photos mythiques”, du “culte”... Ceci expliquant d’ailleurs peut-être pourquoi la plupart de ces rébellions ne choquent plus ; les images ne durent pas.

On trouve bien sûr des écrivains, des philosophes : même le sceptique Montaigne, projeté hors de la tour d’ivoire de son doute... même l’introverti Kafka, cool à sa manière, grâce à la fortune de l’adjectif “kafkaïen”... Et le livre pourrait être plus gros encore : on écrit rarement pour dire que tout va bien... Mais la tendance est au superficiel, au gentil et au cool, à l'underground, rappelons-le. Le Living Theater, d’accord ; la télé-réalité, non (trop vulgaire). Che Guevarra, oui ; Fidel Castro, non. Le fascisme révolutionnaire, oui ; Hitler, non (pour d’évidentes raisons). Le rebelle est aussi un loser, involontairement, le rebelle échoue, il n’arrive pas au pouvoir, ou y perd sa crédibilité et sa coolitude. Qu’est-ce qu’aboutir, à vrai dire, pour une rébellion ? Se définir par opposition à une autorité est une chose, se reconnaître comme autorité à son tour en est une autre.

Peu de prises de position : la culture pseudo-underground règne sur une bonne moitié du dictionnaire. Nombre de ces rebelles ont été assimilés, aseptisés, au fil du temps : pour exemple, la “chanson française contestataire” n’est plus contestée, malgré le pompeux Léo Ferré, le comique Boris Vian, le doux Brassens, le fatigué Renaud, le déconnecté Téléphone, le bourru Trust, le sympatoche Zebda, ou les nouveaux bouffons NTM... Les rebelles finissent tous récupérés, et tous plus ridicules les uns que les autres. (Les modes vestimentaires le prouvent aussi.) Le rebelle est-il insaisissable ? La vulgarisation achève la rébellion.

Qui trop embrasse, mal étreint : l’ambition louable de ce dictionnaire socio-artistico-politico-philosophico-littéraire se retourne contre lui ; si tout est rébellion (les jeans, le butoh, Action française, Zorro, les lesbiennes, le crack, les Hussards... la liste est longue), plus rien n’est rébellion. Chaque génération ne s’établit-elle pas sur les cendres de la précédente ? En outre, certains auraient mal accepté cet hétéroclisme qui fait cohabiter De Gaulle et mai 1968, le New-Age et le Grunge, la non-violence et le terrorisme, JOC, JAC, JEC et la marijuana, Céline et Sartre...

Moins un dictionnaire des rébellions que des modes aussi intéressant parce qu’il reflète la mode du jour cet ouvrage baroque pour faux rebelles, ce Produit rapide et efficace reste pratique à consulter, facile à lire, et susceptible d’en apprendre à plus d’un. Des plumes spécialistes ajoutent leur pierre à l’édifice (remercions Alain Rey pour “Langue et subversion”) ; les pages politico-historiques intéressent ; la quantité pallie l’inégalité ; et l’originalité de l’ouvrage est appréciable : “c’est mieux que rien”, pourrait-on dire pour paraphraser les rebelles sans illusions. L’imaginaire de la rébellion s’expose ici ouvertement, dans toute sa naïveté et dans toute sa fragilité (un rebelle devenant vite une figure tutélaire conventionnelle, une autorité!) ; et si le dictionnaire ne pose guère le débat (à peine à l’entrée : “Fin de la révolte ?”), il permet une riche lecture ironique contre l’image romantique du rebelle qui, tel l’étoile filante... Enfin, voilà qui fera toujours bien sur une bibliothèque.

Mais où est José Bové ?..

Nicolas Cavaillès
(mars 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

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