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Le
chien aboie, la caravane passe
Qu’est-ce
qu’un rebelle ? un biker solitaire et chevelu ? un jeune arborant
la bouille du Che sur le fond rouge sang de son joli t-shirt ? un
clochard qui ne paye pas d’impôts ?... Emmanuel de Waresquiel
et sa débauche d’universitaires besogneux, de journalistes
vampiriques, d’Intellectuels (au sens inrockuptible du terme)
proposent les quelques 1 000 pages de leur Dictionnaire
de la contestation au XXème siècle pour
répondre à cette question ; la réédition
en poche de ce Siècle rebelle nous
fournit matière à réfléchir à
cet “objet d’histoire” en soi, et à son
sujet séduisant. À défaut de la préface
de l’éditeur scientifique, qui convoque pêle-mêle
sine cura rebellions, révoltes, révolutions,
avant-gardes, utopies..., tâchons ici d’être synthétique
: le rebelle est superficiel ; gentil dans le fond ; à la
mode, cool ; loser avec panache ; voire, américain.
Nous
nous situons au XXème siècle — et pourtant :
quelques rebelles qui résistent aux modes semblent décidément
trop cools pour disparaître de tout dictionnaire du Non :
Sade, Lautréamont, Rimbaud, Nieztsche, Bakounine... Nous
nous situons dans le monde entier — et pourtant : primauté
manifeste aux cultures occidentale, européenne et américaine...
L’Afrique, pour exemple des traditionnellement négligés,
a bien ses quelques entrées (Mandela, bien sûr, l’antiapartheid...)
; mais il semble que depuis les années 1940, de tous les
peuples du monde, les États-Unis rebellissimi sunt.
Et que penser de l’absence, par exemple, de la Révolution
roumaine, qui vaut ce qu’elle vaut, quand Elvis Presley, les
Beatles ou les Rolling Stones, dès aujourd’hui ridicules,
demain déjà désuets, ont tous droit à
leurs deux pages ? Le goût pour les dévergondés
superficiels — mais cools — en dit long sur
ce morne dictionnaire pour baby-boomers bien éduqués,
pour nostalgiques de Cohn-Bendit ou de la Beat generation,
pour bobos en mal de jeunesse et d’énergie... dictionnaire
décidément digne des gentillets Inrockuptibles.
Rebelle
comme peut l’être une mèche, ce dictionnaire
d’historien, souvent plus préoccupé par les
dates que par les idées, reste fort conventionnel et peu
stimulant, malgré les effets de présentation (formules
en gros caractères, cools comme des tags) et les
photos osées (l’urinoir de Duchamp, l’article
“pornographie”...), fidèles à l’essence
du rebelle : la forme compte souvent plus que le fond. On veut des
“photos rebelles”, des “photos mythiques”,
du “culte”... Ceci expliquant d’ailleurs peut-être
pourquoi la plupart de ces rébellions ne choquent plus ;
les images ne durent pas.
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On
trouve bien sûr des écrivains, des philosophes
: même le sceptique Montaigne, projeté hors
de la tour d’ivoire de son doute... même l’introverti
Kafka, cool à sa manière, grâce
à la fortune de l’adjectif “kafkaïen”...
Et le livre pourrait être plus gros encore : on écrit
rarement pour dire que tout va bien... Mais la tendance
est au superficiel, au gentil et au cool, à
l'underground, rappelons-le. Le Living Theater,
d’accord ; la télé-réalité,
non (trop vulgaire). Che Guevarra, oui ; Fidel Castro, non.
Le fascisme révolutionnaire, oui ; Hitler, non (pour
d’évidentes raisons). Le rebelle est aussi
un loser, involontairement, le rebelle échoue,
il n’arrive pas au pouvoir, ou y perd sa crédibilité
et sa coolitude. Qu’est-ce qu’aboutir,
à vrai dire, pour une rébellion ? Se définir
par opposition à une autorité est une chose,
se reconnaître comme autorité à son
tour en est une autre. |
Peu
de prises de position : la culture pseudo-underground règne
sur une bonne moitié du dictionnaire. Nombre de ces rebelles
ont été assimilés, aseptisés, au fil
du temps : pour exemple, la “chanson française contestataire”
n’est plus contestée, malgré le pompeux Léo
Ferré, le comique Boris Vian, le doux Brassens, le fatigué
Renaud, le déconnecté Téléphone, le
bourru Trust, le sympatoche Zebda, ou les nouveaux bouffons NTM...
Les rebelles finissent tous récupérés, et tous
plus ridicules les uns que les autres. (Les modes vestimentaires
le prouvent aussi.) Le rebelle est-il insaisissable ? La vulgarisation
achève la rébellion.
Qui
trop embrasse, mal étreint : l’ambition louable
de ce dictionnaire socio-artistico-politico-philosophico-littéraire
se retourne contre lui ; si tout est rébellion (les jeans,
le butoh, Action française, Zorro, les lesbiennes, le crack,
les Hussards... la liste est longue), plus rien n’est rébellion.
Chaque génération ne s’établit-elle pas
sur les cendres de la précédente ? En outre, certains
auraient mal accepté cet hétéroclisme qui fait
cohabiter De Gaulle et mai 1968, le New-Age et le Grunge, la non-violence
et le terrorisme, JOC, JAC, JEC et la marijuana, Céline et
Sartre...
Moins
un dictionnaire des rébellions que des modes aussi intéressant
parce qu’il reflète la mode du jour cet ouvrage baroque
pour faux rebelles, ce Produit rapide et efficace reste
pratique à consulter, facile à lire, et susceptible
d’en apprendre à plus d’un. Des plumes spécialistes
ajoutent leur pierre à l’édifice (remercions
Alain Rey pour “Langue et subversion”)
; les pages politico-historiques intéressent ; la quantité
pallie l’inégalité ; et l’originalité
de l’ouvrage est appréciable : “c’est mieux
que rien”, pourrait-on dire pour paraphraser les rebelles
sans illusions. L’imaginaire de la rébellion s’expose
ici ouvertement, dans toute sa naïveté et dans toute
sa fragilité (un rebelle devenant vite une figure tutélaire
conventionnelle, une autorité!) ; et si le dictionnaire ne
pose guère le débat (à peine à l’entrée
: “Fin de la révolte ?”), il permet une riche
lecture ironique contre l’image romantique du rebelle qui,
tel l’étoile filante... Enfin, voilà qui fera
toujours bien sur une bibliothèque.
Mais
où est José Bové ?..
Nicolas
Cavaillès
(mars 2004)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

http://www.larousse.fr
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