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Le
Prix Sade 2006 a été attribué à
l'unanimité, le vendredi 17 novembre 2006, à Shozo
Numa pour Yapou, bétail humain.
Le deuxième tome de cette fresque en trois volumes paraîtra
le 18 janvier 2006.
Composition
du jury : Lionel Aracil, Frédéric Beigbeder, Pierre
Bourgeade, Catherine Breillat, Marcela Iacub, Catherine Millet,
Emmanuel Pierrat, Catherine Robbe-Grillet.
L'homme
dominé, l'écrivain dominant...
"In
the struggle for survival, the fittest win out at the expense of
their rivals because they succeed in adapting themselves best to
their environment." (Charles Darwin)
"J'avais
beau comprendre qu'une oeuvre échappât à son
auteur, je ne pouvais m'empêcher d'en être troublé."
(Shozo Numa)
Le
grand oeuvre de Shozo Numa paraît en français : les
éditions Désordres, décidément à
l'avant-garde d'une littérature libérée de
ses tabous (après David Wojnarowicz, Kathy Acker ou Peter
Sotos) ont fait le pas.
Roman fleuve
d’abord publié en feuilleton à partir de 1956
dans la revue japonaise Kitan Club, Yapou,
bétail humain appartient à la veine
littéraire masochiste ; il fut composé pour servir
de formidable exutoire à des pulsions que Shozo Numa est
loin de renier et qui sont nées quand, tout jeune soldat,
il fut fait prisonnier et « placé dans une situation
qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux
tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. »
; une « déviance » qui n’appartient donc
qu’à lui, indissociable de son histoire personnelle,
une expérience intime pourtant surdéterminée
par son appartenance au peuple japonais... Car l'écrivain
voit le Japonais comme un être modelé par un perpétuel
sentiment d’infériorité, sentiment exacerbé
par un contexte géopolitique spécifique, dans un Japon
d’après-guerre vaincu, humilié et soumis à
la mainmise occidentale. « Le caractère divin de
l’empereur (…) était soudain détruit.
C’est sans doute cette désillusion qui se transforma
en moi en excitation masochiste. » explique-t-il dans
sa postface à l’édition japonaise de 1970.
L'auteur prend toutefois ses distances avec l'époque et c’est
dans un monde imaginaire (quoique...) qu'il a choisi d’ancrer
son récit : au XLe siècle, dans l’Empire des
cent soleils (EHS – de l’anglais « Empire of Hundred
Suns»), une société interplanétaire régentée
par une aristocratie dont les caractéristiques (blanche,
anglophone et féminine…) font essentiellement écho
aux fantasmes de soumission de l’auteur. Au plus bas de l’échelle
du vivant, les Yapous, matière première animée,
intelligente, destinée à satisfaire les moindres besoins
et désirs des blancs d’EHS : un bétail indispensable
à la bonne marche de l’empire, aussi nécessaire,
par analogie, que les esclaves africains pouvaient l’être
dans les états sudistes des Etats-Unis ; à la différence
que cette exploitation systématique et institutionnalisée
du Yapou n’est nullement considérée, par les
habitants d’EHS, comme un « necessary evil » (un
mal nécessaire, euphémisme employé par nombre
d’Américains pour justifier l'esclavage) , mais comme
un état de fait «naturel» reposant sur une distinction
biologique de taille… la peau « jaune » des Yapous.
Sur EHS, les esclaves noirs eux-mêmes jouissent de droits
et de privilèges interdits aux Yapous…
Science-fiction,
donc, mais qui s’appuie sur des données contemporaines
et/ou historiques connues ; un genre délibérément
choisi pour la grande liberté idéologique et littéraire
qu’il présuppose ; et Shozo Numa évoque ce monde
(utopique et dystopique - selon sa position en tant que
lecteur) avec érudition, élaborant une description
savante et quasi encyclopédique de chaque facette de cette
société ultra-hiérarchisée et policée
(sur le modèle de la Rome Antique, du Japon impérial
ou de l’impérialisme britannique…), des sciences
aux arts, des moeurs à la politique… Panorama foisonnant
permettant à l’écrivain de coucher sur le papier
tous ses fantasmes scatologiques, masochistes, sexuels – des
plus sordides aux plus cocasses… des plus dérangeants
aux plus conventionnels. Car les Yapous (descendants des Japonais,
on aura compris le glissement phonologique) sont tout, sauf humains
et, de toutes les formes et tailles, font office de jouets sexuels,
de meubles «viandeux», de sanitaires (une obsession
qui traverse l'ouvrage) ou de sacs à main, de vomitoires
ou de jouets miniatures, de mères porteuses (libérant
ainsi les femmes blanches de l’esclavage de la maternité
et expliquant la "révolution féminine"),
et on en passe, l’imagination de l’auteur se montrant
sans bornes dans ce domaine.

SHOZO
NUMA est né en 1926 à Hakata. Il vit à
Tokyo.
Le livre a connu depuis de multiples éditions, ayant
même été adapté pour divers mangas,
et a été vendu à plusieurs millions
d’exemplaires.
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En
dépit de son caractère (prétendument)
scientifique et ethnologique (entretenu par le biais d'archives,
d'extraits littéraires, d'ouvrages théoriques,
de notes de bas de page, de renvois multiples, etc. bien entendu
inventés de toutes pièces), Yapou
reste un roman : la découverte progressive de ce monde
hors nomes s’effectue par le biais de deux personnages
dont la fonction naïve s’apparente à celle
d’un Gulliver ou à celle des narrateurs des Lettres
persanes – procédé certes classique
mais néanmoins efficace : tout débute quand
Clara, une jeune Allemande, et son fiancé japonais,
Rinichiro, assistent à la chute d’un engin spatial…
à l’intérieur de l’ovni, ils découvrent
Pauline Jansen, une aristocrate d’EHS ; lors d’un
voyage dans le temps, cette dernière s’est laissée
distraire par la dextérité de son cunnilinger
télépathe (« une sorte de meuble vivant
dont la principale fonction est de contenter les femmes qui
dorment seules »...) et a perdu le contrôle
de son appareil. Mais Pauline, maîtresse femme, prend
bien vite les choses en main, comprenant que Clara et son
"Yapou" appartiennent à l’époque
«anhistorique» (ère précédant
la conquête de l’espace) et qu'ils n’ont
pas nécessairement conscience de leurs différences
respectives… |
Elle invite
Clara à visiter son monde et là, les privilèges
reviennent à la blanche jeune fille et la yapounisation à
Rinichiro, un "beau" spécimen de Yapou d'origine
qu’il va falloir conditionner… Les métamorphoses
successives (physiques et psychologiques) que les deux explorateurs
(malgré eux) vont subir (ou peu à peu accepter, dans
le cas de Clara) se déroulent sur moins de vingt-quatre heures,
mais sont analysées de manière si détaillée
que le lecteur, à défaut de les accepter, les assimile
sans mal. Là réside la force de cet ouvrage, qui nous
transporte d’un monde à l’autre sans que l’on
s’étonne outre mesure des retournements que l’auteur
fait subir à notre conscience. Les valeurs humanistes que
nous connaissons se voient renversées en totalité,
à grande échelle... rien de surprenant à ce
que Sade et Jonathan Swift, chantres du renversement, soient de
la partie, en tant que sources d’inspiration récurrentes
et explicites : Yapous et Yahoos (ces créatures primitives
que l’on rencontre dans le dernier voyage de Gulliver) ne
se ressemblent pas (les capacités intellectuelles des premiers
les placent à l’opposé des second) mais l’analogie
homophonique existe bel et bien… De même, le leitmotiv
scatologique (certains Yapous apprennent, dès l'enfance,
à se délecter des déjections "sacrées"
des Blancs, qui peuvent désormais satisfaire sans gêne
leurs besoins en public tout en nourissant leurs Yapous...) nous
renvoient aux grands textes de la littérature sado-masochiste,
tandis que d’autres scènes semblent tout droit sorties
du monde de Brobdingnag (le combat entre Yapous pygmées par
exemple) ; la relative indépendance dont jouissent les Yapous
géants (destinés pour la plupart à devenir
des montures), qui grandissent à l’écart des
« dieux blancs » sur la planète Titan,
paraît pour partie calquée sur l’existence des
Houyhnhnms (des chevaux très rationnels) que côtoie
Gulliver. On pourrait établir de nombreux autres parallèles...
il suffit de dire que Yapou, bétail humain,
vaste métaphore de la condition japonaise, s’inscrit
dans la veine des grands romans philosophiques et il serait erroné
de prendre au pied de la lettre tout ce que prétend l’écrivain…
L’écriture
de ce roman lui a apporté, il est vrai, un vaste espace de
liberté et lui a permis «d’apaiser»
sa «soif», de donner un cadre à sa vision
très personnelle de la volupté et du plaisir, ainsi
qu’il le confesse ; mais au-delà de sa fonction d’exutoire
sexuel et psychologique, fonction liée au souci d’explorer
l’image en négatif que le peuple japonais a de lui-même
et entretient depuis des décennies (en particulier à
travers le sentiment d’infériorité qu’éprouverait,
plus ou moins consciemment, tout Japonais face à l’occident
sadique incarné par ces femmes blanches omnipotentes), cette
œuvre pléthorique se lit de diverses façons tandis
que les interprétations se télescopent ou se superposent
: les questions politiques soulevées par l’auteur (en
particulier sa réflexion continue sur l’impérialisme
anglo-saxon, qu’il soit territorial, linguistique, économique…)
possèdent par exemple des résonances très contemporaines
: «La civilisation blanche occidentale a hérité
de l’esprit de la Grèce antique, société
qui reposait sur le travail des esclaves. Cette psychologie de dominants
s’est développée le temps que dura la colonisation-domination
des populations de couleur. C’est elle qui préside
à l’aliénation des Yapous sur EHS. »
Similairement, le féminisme extrême et volontairement
exagéré qui traverse l’œuvre (bien qu’accessoire
– et inventé pour que la société EHS
puisse être en adéquation avec les pulsions masochistes
de l’écrivain) ravira nombre de lecteurs par ce qu’il
nous apprend indirectement de la société patriarcale
actuelle, faisant prendre conscience de son absurdité et
de son injustice – et même si telle n’était
pas l’intention originelle de l’auteur, le procédé
du retournement, associé à l'amplification et au grossissement
de certains traits (jusqu’au grotesque — procédé
dont usait si bien l'écrivain Edogawa
Ranpo, en particulier dans ses nouvelles du genre ero-guro,
comme La chenille ou La chaise humaine...),
met en lumière nombre de ces dysfonctionnements.
La terrifiante acceptation des Yapous (certes conditionnés
dès l’enfance à vénérer les Blancs)
fait écho à la passivité politique ou à
la mollesse de l’engagement d’une majorité de
groupes humains soumis à des volontés individuelles
tyranniques – comme si les souffrances engendrées par
une soumission non choisie procuraient cependant un plaisir d'une
intensité telle que rien ne pourrait convaincre les victimes
de changer de condition. L’auteur est suffisamment modeste
(cela participe-t-il du "gène de servitude" que
posséderait, selon le narrateur, tout japonais ?...) pour
ne rien dire de ses engagements dans la sphère du collectif,
résumant son œuvre à une tentative individuelle
de survie, destinée à un petit nombre de lecteurs
; mais à l’évidence, il ne fait nul doute que
le bouillonnement d’idées que procure la lecture ne
peut laisser le lecteur indifférent à ces questions
qui se dessinent en filigrane. On voit ainsi comment l’œuvre
peut échapper à son auteur, sur de nombreux plans.
Un autre paradoxe frappe aussi (que l’on retrouve dans l’interdépendance
de la relation sado-masochiste) : l’assujettissement du Yapou,
créature à qui l’on nie toute humanité,
exploitée de toutes les manières imaginables, s'accompagne
d’un pouvoir illimité ; l’auteur l’a saisi
lorsqu’il parle de « la suprématie du Yapou
», sans qui la société d’EHS ne serait
pas ce qu’elle est… Une société totalitaire
dont les valeurs sont susceptibles de révulser, sans pour
autant perdre de sa capacité à nous fasciner, justement
par ce qu’elle contient de repoussant…
A l’heure
où nous achevons la lecture de ce premier tome (le deuxième
est à paraître d’ici quelques mois – il
faudra faire preuve de patience) Clara, qui a succombé, sans
trop se faire prier, au confort et aux charmes libertins de la très
idéale communauté des nobles d'EHS, a enfin admis
consciemment que son fiancé n’est en définitive
qu’un Yapou et elle s’apprête à le dresser
; de son côté, Rinichiro, sur lequel le processus de
yapounisation semble fonctionner à merveille, s'abandonne
peu à peu à sa nouvelle condition, tout en étant
nimbé d'ironie cosmique... C'est ainsi qu'en
dépit de ses aspects sulfureux (et réjouissants),
cette fresque romanesque inégalable mais très ambiguë
ne présente que peu de danger : nous nous distançons
sans mal de l'univers rêvé par Shozo Numa, qui reste
personnel et singulier, en partie par le biais du grotesque et d’une
très saine ironie, engendrée par le caractère
assurément superficiel et souvent risible de nombre de personnages
– marionnettes blanches, jaunes et noires (très paradoxalement)
soumises au bon vouloir de leur créateur…
Blandine
Longre
(novembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

Entretien
avec Laurence Viallet, éditrice - à propos de
Yapou.
On
trouvera des informations biographiques et bibliographiques, accompagnées
d'un cahier critique, sur le site des éditions Désordres.
http://www.editions-desordres.com/
http://romansjaponais.blogspot.com/
Voir
aussi, chez le même éditeur
Sang et Stupre au lycée
de kathy Acker
(traduit de l’anglais par Claro) Désordres, Laurence
Viallet, 2005
Au bord du gouffre de David
Wojnarowicz
(traduit de l'anglais par Laurence Viallet) / Désordres,
Le Serpent à Plumes, 2004
et en 10-18 (2005)
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