Mao Tsé-Toung
traduit de l’anglais par Colette Lahary Gautié, Éditions Fayard, 2005

 

 

« Le pouvoir est au bout du fusil »

« Monsieur Vingt-huit Traits »… Tel était le pseudonyme que s’était choisi Mao Tsé-Toung en guise de signature à ses affiches d’agit-prop, alors qu’il n’était qu’étudiant. Car il fallait pas moins de vingt-huit traits de pinceaux pour tracer le nom de celui qui allait, en quelques décennies et avec l’appui des masses laborieuses des campagnes, infléchir le destin et bouleverser les traditions ancestrales de l’Empire du Milieu, pour en faire une puissance mondialement reconnue et redoutée par les nations les plus développées. Philip Short, qui fut pendant trente ans correspondant à la BBC et vécut longtemps en Chine, retrace avec clarté et érudition le parcours tortueux de l’homme Mao, de ses enivrantes années de formation et de combat jusqu’à son interminable déclin.

Cette ambitieuse biographie sonne étonnamment juste et ne néglige aucun détail culturel, social, politique, afin d’expliquer comment Mao gravit un à un, et avec une patience toute confucéenne, les échelons du pouvoir. Le mythe du Libérateur et du « Grand Timonier » bienveillant en sort bien entendu revisité, voire plus qu’écorniflé. Il suffit à ce propos de s’enquérir du bilan des pertes humaines qu’entraînèrent les purges successives du parti, les mesures de « rectification », la terrible répression du complot (monté de toutes pièces) de l’AB-Tuan ou encore les exactions des sanguinaires Gardes Rouges. Refusant cependant l’amalgame commode des dictateurs et leur classement dans un improbable hit-parade de la cruauté, Short prend soin de distinguer Mao de ses confrères en tyrannie : « Staline se souciait de ce que ses sujets faisaient (ou pouvaient faire) ; Hitler, de ce qu’ils étaient ; Mao, de ce qu’ils pensaient. ». Cette volonté d’exercer une emprise totale sur les esprits (des gens du peuple comme des intellectuels) semble en effet avoir été poussée à l’extrême par Mao, et sous-tendit sa plus radicale mise en œuvre : la Révolution Culturelle.

Né en 1893 dans la Province du Hunan (connue comme étant la région du pays la plus farouchement rebelle à l’autorité impériale), Mao était d’origine paysanne. Toute sa vie, il nourrit envers le savoir livresque une attitude relativement ambiguë qui le poussa tantôt à rejeter la pensée au profit de la seule action, et de cautionner des autodafés en regard desquels ceux de l’Allemagne nazie faisaient figure de feux de camps scouts ; tantôt à s’éloigner du pouvoir, à des moments de crise politique ou d‘opportune neurasthénie. On voit alors Mao s’enfermer dans la méditation, relire ses classiques, étudier les textes fondamentaux du marxisme ou Clausewitz, s’exercer lui-même à la poésie, ou tout simplement élaborer des plans afin de séduire les couches savantes, comme durant l’épisode perfide des « Cent fleurs ».

Cette ambivalence est loin d’être la seule à mettre au compte de la personnalité si difficilement cernable, si imprévisible, de ce géant bridé, au visage poupin, aux lèvres charnues, au sourire enfantin. Pour justifier une décision, Mao pouvait recourir à la plus subtile des métaphores, puis se laisser porter à invectiver ses adversaires dans les termes les plus crus, avec un penchant certain pour le registre scatologique. Il serait tout aussi hasardeux de prétendre tracer une limite entre son pragmatisme exacerbé et ce cynisme intransigeant qui plus d’une fois l’aveugla sur la valeur des vies humaines.
Il n’empêche que, à maints égards, Mao eut des intuitions géniales et tint des raisonnements particulièrement clairvoyants. Sa conception de la guerre, par exemple : si elle ne pouvait s’appliquer qu’au cas chinois, elle lui permit de remporter de stupéfiantes victoires, notamment au cours de la Longue Marche, durant laquelle l’Armée Rouge traversa un territoire aussi grand que l’Europe, depuis son extrémité sud-est jusqu’aux confins les plus hostiles de la Mongolie, où Mao et ses troupes allaient s’établir pendant près de dix ans. « Quand l’ennemi avance nous reculons. Quand l’ennemi se repose, nous le harcelons. Quand l’ennemi se fatigue, nous l’attaquons. Quand l’ennemi recule, nous le poursuivons. » : ces principes élémentaires firent des ravages, en tout premier lieu dans les rangs de l’armée de Chiang Kai-shek, le Généralissime, l’adversaire nationaliste de toujours, qui déposa définitivement les armes en 1945, après avoir perdu 1,5 millions de ses hommes en quatre mois !

L’ouvrage aborde également par le menu les rapports tendus qu’entretinrent la Chine rouge et la Russie léniniste, d’abord avec les innombrables émissaires du Komintern de Staline, puis avec Krouchtchev et Brejnev. On s’étonne de voir avec quelle indépendance Mao mena sa révolution, en tournant parfois résolument le dos à l’aîné soviétique, osant même un rapprochement avec le frère ennemi américain. Soulignons au passage que les circonstances de la venue de Nixon et de Kissinger à Pékin, en 1972, sont relatées avec brio.

Mais est-il un chapitre de ce livre qui soit dépourvu d’intérêt ? À chaque page, par ses descriptions géographiques ou sociopolitiques, Short nous fait partager sa connaissance de cet immense pays, dont on devine qu’il est amoureux comme on peut l’être d’une maîtresse farouche, entêtée, tyrannique, versatile, et bien souvent cruelle. Sa biographie est donc, elle aussi, une longue marche dans le temps et l’espace, un chemin qu’on arpente de bout en bout, sans s’essouffler, dans l’espoir de débusquer le Dragon Gris. Tigres de papier s’abstenir.

Frédéric Saenen
(septembre 2005)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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