«
Le pouvoir est au bout du fusil »
« Monsieur
Vingt-huit Traits »… Tel était le pseudonyme
que s’était choisi Mao Tsé-Toung en guise de
signature à ses affiches d’agit-prop, alors qu’il
n’était qu’étudiant. Car il fallait pas
moins de vingt-huit traits de pinceaux pour tracer le nom de celui
qui allait, en quelques décennies et avec l’appui des
masses laborieuses des campagnes, infléchir le destin et
bouleverser les traditions ancestrales de l’Empire du Milieu,
pour en faire une puissance mondialement reconnue et redoutée
par les nations les plus développées. Philip Short,
qui fut pendant trente ans correspondant à la BBC et vécut
longtemps en Chine, retrace avec clarté et érudition
le parcours tortueux de l’homme Mao, de ses enivrantes années
de formation et de combat jusqu’à son interminable
déclin.
Cette ambitieuse
biographie sonne étonnamment juste et ne néglige aucun
détail culturel, social, politique, afin d’expliquer
comment Mao gravit un à un, et avec une patience toute confucéenne,
les échelons du pouvoir. Le mythe du Libérateur et
du « Grand Timonier » bienveillant en sort bien entendu
revisité, voire plus qu’écorniflé. Il
suffit à ce propos de s’enquérir du bilan des
pertes humaines qu’entraînèrent les purges successives
du parti, les mesures de « rectification », la terrible
répression du complot (monté de toutes pièces)
de l’AB-Tuan ou encore les exactions des sanguinaires Gardes
Rouges. Refusant cependant l’amalgame commode des dictateurs
et leur classement dans un improbable hit-parade de la cruauté,
Short prend soin de distinguer Mao de ses confrères en tyrannie
: « Staline se souciait de ce que ses sujets faisaient
(ou pouvaient faire) ; Hitler, de ce qu’ils étaient
; Mao, de ce qu’ils pensaient. ». Cette volonté
d’exercer une emprise totale sur les esprits (des gens du
peuple comme des intellectuels) semble en effet avoir été
poussée à l’extrême par Mao, et sous-tendit
sa plus radicale mise en œuvre : la Révolution Culturelle.
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Né
en 1893 dans la Province du Hunan (connue comme étant
la région du pays la plus farouchement rebelle à
l’autorité impériale), Mao était
d’origine paysanne. Toute sa vie, il nourrit envers
le savoir livresque une attitude relativement ambiguë
qui le poussa tantôt à rejeter la pensée
au profit de la seule action, et de cautionner des autodafés
en regard desquels ceux de l’Allemagne nazie faisaient
figure de feux de camps scouts ; tantôt à s’éloigner
du pouvoir, à des moments de crise politique ou d‘opportune
neurasthénie. On voit alors Mao s’enfermer dans
la méditation, relire ses classiques, étudier
les textes fondamentaux du marxisme ou Clausewitz, s’exercer
lui-même à la poésie, ou tout simplement
élaborer des plans afin de séduire les couches
savantes, comme durant l’épisode perfide des
« Cent fleurs ». |
Cette ambivalence
est loin d’être la seule à mettre au compte de
la personnalité si difficilement cernable, si imprévisible,
de ce géant bridé, au visage poupin, aux lèvres
charnues, au sourire enfantin. Pour justifier une décision,
Mao pouvait recourir à la plus subtile des métaphores,
puis se laisser porter à invectiver ses adversaires dans
les termes les plus crus, avec un penchant certain pour le registre
scatologique. Il serait tout aussi hasardeux de prétendre
tracer une limite entre son pragmatisme exacerbé et ce cynisme
intransigeant qui plus d’une fois l’aveugla sur la valeur
des vies humaines.
Il n’empêche que, à maints égards, Mao
eut des intuitions géniales et tint des raisonnements particulièrement
clairvoyants. Sa conception de la guerre, par exemple : si elle
ne pouvait s’appliquer qu’au cas chinois, elle lui permit
de remporter de stupéfiantes victoires, notamment au cours
de la Longue Marche, durant laquelle l’Armée Rouge
traversa un territoire aussi grand que l’Europe, depuis son
extrémité sud-est jusqu’aux confins les plus
hostiles de la Mongolie, où Mao et ses troupes allaient s’établir
pendant près de dix ans. « Quand l’ennemi
avance nous reculons. Quand l’ennemi se repose, nous le harcelons.
Quand l’ennemi se fatigue, nous l’attaquons. Quand l’ennemi
recule, nous le poursuivons. » : ces principes élémentaires
firent des ravages, en tout premier lieu dans les rangs de l’armée
de Chiang Kai-shek, le Généralissime, l’adversaire
nationaliste de toujours, qui déposa définitivement
les armes en 1945, après avoir perdu 1,5 millions de ses
hommes en quatre mois !
L’ouvrage aborde également par le menu
les rapports tendus qu’entretinrent la Chine rouge et la Russie
léniniste, d’abord avec les innombrables émissaires
du Komintern de Staline, puis avec Krouchtchev et Brejnev. On s’étonne
de voir avec quelle indépendance Mao mena sa révolution,
en tournant parfois résolument le dos à l’aîné
soviétique, osant même un rapprochement avec le frère
ennemi américain. Soulignons au passage que les circonstances
de la venue de Nixon et de Kissinger à Pékin, en 1972,
sont relatées avec brio.
Mais est-il
un chapitre de ce livre qui soit dépourvu d’intérêt
? À chaque page, par ses descriptions géographiques
ou sociopolitiques, Short nous fait partager sa connaissance de
cet immense pays, dont on devine qu’il est amoureux comme
on peut l’être d’une maîtresse farouche,
entêtée, tyrannique, versatile, et bien souvent cruelle.
Sa biographie est donc, elle aussi, une longue marche dans le temps
et l’espace, un chemin qu’on arpente de bout en bout,
sans s’essouffler, dans l’espoir de débusquer
le Dragon Gris. Tigres de papier s’abstenir.
Frédéric
Saenen
(septembre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.

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