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De
l'indianité, de l'humanité.
Le titre de
ce recueil évoque instantanément la chansonnette des
"Dix petits nègres" (aux affreux relents colonialistes,
popularisée par Agatha Christie dans un roman policier devenu
en politiquement correct And Then There Were None) et l'autre
version de la comptine, plus connue aux Etats-Unis, qui parle de
« dix petits indiens » ; mais contrairement à
l'écrivaine britannique, Sherman Alexie est conscient de
la provocation contenue dans ce titre : peut-être une manière
de mettre sur le même plan Noirs et Indiens d'Amérique
(les deux peuples ayant subi des souffrances plus ou moins similaires
de la part des "colons" américains) ou bien une
façon de contrer les stéréotypes indélébilement
attachés au "Native American", l'Amérindien.
Car Sherman Alexie, Indien Spokane/Coeur d'Alène, né
en 1966 dans une réserve de l'Etat de Washington, sait de
quoi il parle quand, tout au long de ses récits et de ses
romans, il ne cesse de raconter la condition indienne, thème
récurrent de son oeuvre ; mais ces parcours spécifiques
(moins pathétiques ici que dans son recueil précédent,
Phoenix, Arizona,
qui se centrait sur la vie à l'intérieur de la réserve)
lui permettent aussi d'explorer avec finesse les dysfonctionnements
inhérents à la société américaine
et de remonter aux sources de ce qui compose la «spécificité»
de l'identité indienne — pour peu qu'on puisse la définir
vraiment — et plus généralement, les méandres
et les complexités de l'âme humaine et la difficulté
d'être différent, ou... des avantages que l'on peut
en tirer. La protagoniste de la première nouvelle, The
Search Engine, une jeune étudiante indienne, a compris
combien les Blancs peuvent trouver les Indiens "romantiques"
et entretient son image énigmatique, profitant des stéréotypes
ethniques en cours : "Si les blancs pensaient qu'elle était
sereine, spirituelle, sage simplement parce qu'elle était
une Indienne (...) alors Corliss n'avait aucune raison de les contredire".
Une revanche pourtant bien maigre, semble-t-il, au regard des maux
endurés par ses ancêtres, mais une revanche tout de
même...
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Dans
Phoenix, Arizona,
l'un des personnages, un jeune homme qui a fréquenté
l'université (contrairement à la majorité
de ses contemporains), se dit en marge, se voit comme un Indien
«spécial». C'est sur ces Indiens-là
que se concentre ce nouveau recueil et le terme «spécial»
fonctionne comme un leitmotiv, à travers une galerie
de personnages qui sont tous plus ou moins à part, des
Indiens enfin sortis de la réserve pour affronter le
monde "blanc", certains s’en sortant mieux que
d'autres. Mais qu'ils soient étudiants, hommes d'affaires,
poètes, sportifs, politiciens ou SDF, tous ont une préoccupation
similaire, plus ou moins ostensible, plus ou moins consciente,
mais toujours sous-jacente : la définition de leurs racines,
de leur indianité et de leur place dans le monde. |
Même si
ses récits se posent d'emblée dans un contexte clairement
cadré (être un Amérindien aujourd'hui), il n'empêche
que les tentatives répétées de Sherman Alexie
pour faire exploser les nombreuses barrières ethniques ou
communautaires débouchent sur la recension réussie
de quelques traits communs à toutes les cultures, à
tous les peuples, et sur de belles leçons humanistes. C'est
Corliss (The Search Engine), qui recherche un poète
Spokane dont personne n'a jamais entendu parler, qui est l'une des
premières à le comprendre (« La peur de
la poésie était multiculturelle.») Dans
le cas de Richard, le narrateur de Lawyer’s League,
les pistes se brouillent : son père est «African
American » et sa mère « Native American
» ; lui a décidé de « devenir
le premier sénateur moitié Noir moitié Indien
» !
La lucidité
de l'écrivain ne cesse de nous étonner tout au long
de cette quête identitaire désespérément
joyeuse. Un autre narrateur (The Life and Times of Estelle Walks
Above) de déclarer : « Je ne sais pas nécessairement
ce qu'un Indien est censé être. Après tout,
je ne parle pas la langue de ma tribu et je suis allergique à
la terre (...) "Spokane" signifie "Enfants du Soleil"
mais je suis légèrement allergique au soleil. »
; ainsi, il affirme vouloir s'accrocher à ce qu'il y a de
meilleur chez les Indiens (leur excentricité, leur sens artistique,
leur sens de la communauté) tout en rejetant le pire (la
dévalorisation de soi-même, l'alcoolisme, la misogynie
et la violence !), pensant ainsi se réconcilier avec ses
racines pour mieux vivre dans une société «
blanche ». Cette nouvelle est aussi une satire accablante
de l'esprit « libéral » (entendez « de
gauche » en français) et de l'alliance douteuse que
la mère du narrateur, Estelle, a contracté avec les
Américains blancs : « Ma mère et moi sommes
les otages des contradictions coloniales » déclare-t-il
avec humour et une pointe d'acidité.
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Plus
on avance, plus les définitions de l'identité
indienne s'accumulent et s'annulent mutuellement, et paraissent
relever plutôt d'un savoir transitoire, confus et intuitif,
que d’une définition tranchée. Les Indiens
sont-ils condamnés à rester des étrangers
sur un territoire (les Etats-Unis) qui leur appartient de fait,
à errer dans un entre-deux indéfini et indéfinissable,
à être d’éternels déracinés
à qui il ne reste que l'humour ? Ou bien sont-ils destinés
à « s'intégrer », de gré ou
de force ? Dans tous les cas, pour Jackson Jackson, un clochard
de Seattle : « Nous les Indiens, nous sommes de grands
conteurs, des menteurs et des fabricants de mythes… »
Une définition qui sied à un écrivain (qu'il
soit Indien ou non) ; Sherman Alexie a l'intelligence subversive
des grands, celle de ne ménager personne, pas même
les Indiens, pas même sa propre fonction. |
Blandine
Longre
(février 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur
The lone-ranger and Tonto fist-fight in heaven
(1993)
http://www.randomhouse.co.uk
http://www.albin-michel.fr/
l'auteur
http://www.fallsapart.com/
http://www.here-now.org/shows/2003/07/20030730_5.asp
http://members.aol.com/ptrleblanc/alexie.html
Le počte
http://www.english.uiuc.edu/maps/poets/af/alexie/alexie.htm
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