La joueuse de Go
Grasset, août 2001
Prix Goncourt des lycéens 2001

Folio Gallimard, janvier 2003

 

Longue partie...

Mandchourie, 1936 ; sur la place des Mille Vents, seule femme à être acceptée dans le cercle des joueurs de go, une jeune chinoise pourfend ses adversaires. Depuis 1931, les terres extérieures à la Grande Muraille sont contrôlées par le Japon, qui a restauré Pu Yi, empereur fantoche et il plane sur cette petite ville du sud une angoisse diffuse, accentuée par la présence invisible des résistants à l'occupant. Un jeune officier japonais arrive à Mille Vents après une longue mission dans la campagne mandchoue, où il a enfin pu laisser libre cours à ses pulsions cruelles, découvrir le goût du sang et "l'énergie irremplaçable de la mort". Mais les prostituées ou les beuveries ne suffisent pas à son esprit cultivé et à la demande du capitaine Nakamura, officier des renseignements, il se rend sur la place des Mille Vents, déguisé en chinois, rejoindre les joueurs de go dont certains sont peut-être des terroristes camouflés. Là, la jeune fille semble l'attendre...
Dérouté par la façon dont les Chinois jouent au go en place publique, alors que cet art divin n'est réservé qu'à l'élite au Japon, il prend pourtant goût à retrouver sa rivale chaque fois qu'il le peut. Le mutisme de cette jeune fille, pour qui "chaque pion est une marche de plus dans la descente de l'âme" masque une tragédie qui se joue dans sa chair et dans son coeur et entre deux coups de go, le Japonais déchiffre sur son visage impassible une métamorphose qu'il s'acharne à comprendre (est-elle réellement une simple collégienne rêveuse ?), tout comme il cherche à saisir comment leurs deux peuples, issus d'une même culture, ont pu ainsi s'éloigner l'un de l'autre et devenir ennemi.
Epurée, la prose de Shan Sa n'est jamais dépourvue de poésie et c'est dans l'alternance de courts chapitres, donnant la parole à l'un ou l'autre des deux joueurs, que se révèlent pleinement l'essence des deux protagonistes et la structure du jeu de go ; lui-même est employé comme une métaphore subtile qui poétise la guerre et ses stratégies. Tous deux obsédés par la mort, les personnages luttent au jeu et dans l'existence, sans avoir la moindre idée de la beauté de leur destin commun ; page après page, ce roman nous mène à l'émerveillement, à la découverte de deux civilisations antagonistes (même si elles puisent leurs valeurs à la même source) que les occidentaux ont parfois tendance à confondre.
En dépit du fait que l'auteure nous plonge au coeur d'une Chine déchirée par les luttes politiques, ravagée par l'armée japonaise, peu avare de meurtres et de tortures diverses, et qu'elle-même est chinoise, elle demeure admirablement objective : le soldat japonais n'est pas moins humain que la jeune chinoise et malgré leurs dissensions et le gouffre culturel qui les sépare, la partie de go pourrait bien se prolonger... Les romans de Shan Sa sont politiques et humains, réalistes et poignants, crus et délicats tout à la fois ; mais l'auteure, que ce soit dans Porte de la paix céleste, dans Les quatre vies du saule, ou dans ce dernier roman, semble avoir résolument pris le parti de faire confiance à la nature humaine, toujours capable de se défaire des carcans ou des lois.

B.Longre
(septembre 2001)

Chine, du côté des livres

http://www.edition-grasset.fr

http://perso.wanadoo.fr/calounet/presentation_auteurs/shansa_presentation.htm

http://perso.wanadoo.fr/calounet/resumes_livres/shansa

http://www.chez.com/blorer/Shan%20Sha/shan_sha.html

entretien avec l'auteur
http://www.eurasie.net/articles/entretiens/shansa.html

Prix Goncourt des lycéens
http://www.goncourtdeslyceens.com/2001/index.php

Le jeu de Go
http://perso.wanadoo.fr/francois.mizessyn/

Bibliographie
Les quatre vies du saule (Grasset, 1999)
Porte de la paix céleste (Ed. du Rocher, 1997)