Shanghai, fantômes sans concession
romans d'une ville, Autrement, 2004
dirigée par Chen Feng
Wang Anyi, Chen Danyan, Wei Hui, Cheng Naishan et Tang Ying

Traduit du chinois (mandarin) par Yvonne André, Gilles Cabrero, Elsa Chalaux et Marie Laureillard

 

Femmes de Shanghai

Ouvrage hétéroclite d'un point de vue littéraire, ce "roman d'une ville" décline cinq visions et expériences dissimilaires d'une ville chinoise qui apparaît ici comme encore profondément marquée par la présence coloniale occidentale passée. D'un point de vue thématique, l'homogénéité de ce recueil est frappante : cinq textes (trois nouvelles, un essai et un extrait de roman) composés par cinq auteures, qui mettent en scène des personnages féminins.
Shanghai est "une fleur vénéneuse qui s'épanouit en brillant de mille feux, pleine de folie est vide de sens" pour Wei Hui dans sa nouvelle intitulée La chambre de l'amant — une énigmatique série de saynètes numérotées qui décrivent les faits et gestes d'une jeune fille imprégnée de musique occidentale (Sonic Youth, Kurt Cobain et Jim Morrison) : elle écrit des poèmes nocturnes et espionne l'immeuble d'en face, dans l'espoir de revoir la silhouette d'un inconnu qui la fascine. Elle quitte rarement sa "chambre douce comme un tombeau" mais ses rêveries la poussent à traverser la rue, pour découvrir cet homme impalpable. Ce texte morbide est une longue descente désespérante, au dénouement énigmatique et "impénétrable".

Les espoirs et les déceptions de Linda, fille de bar sont plus terre à terre et l'auteure, Chen Danyan, offre une vision contrastée de Shanghai, en décrivant l'existence plutôt morne de Linda ; cette dernière pense que "l'argent est la clef de tout", tandis qu'elle végète entre le taudis familial, le bar miteux où elle travaille chaque soir et l'école d'art qu'elle fréquente et où elle tente de s'épanouir. Quand elle rencontre John, un occidental venu passer quelques heures au bar, elle s'imagine, avec naïveté, que ce dernier pourra peut-être changer un peu sa vie... Tan Ying, de son côté, signe un texte (Valses d'un hiver) empreint de nostalgie, dans lequel la narratrice se souvient des premiers émois ressentis en entendant un air de Strauss et de son oncle Jiu, qui organisait chez lui des bals, à la fin des années 70. Là encore, la présence étrangère est prégnante, en particulier à travers la musique et la danse.


Le texte qui suit, Ton nom, ton prénom, est plus de l'ordre de l'essai ; Cheng Naishan a choisi de parler de ses concitoyennes et de leur rendre hommage : "J'ai toujours pensé que les femmes ressemblaient à la ville où elles vivaient. Les femmes font le charme des villes, elles en sont la poésie et en renforcent le pouvoir de séduction. Elles sont les catalyseurs des légendes urbaines." Et d'ajouter : "Autrefois, l'influence de Shanghai ne se limitait pas à la Chine (...) Car c'était la ville qui avait le plus de caractère, et cela grâce aux Shanghaiennes." Pour illustrer son propos, elle entreprend de reconstruire la biographie de Mme Zhong, une "Shanghai baby", une courtisane exceptionnelle... Un récit qui nous en apprend beaucoup sur les mœurs et les habitudes maritales ou amoureuses de certains habitants, tout au long du XXe siècle. Quant au dernier texte, on peut considérer qu'il est proposé en annexe, et sa présence dans ce recueil peut se comprendre comme une invitation à découvrir d'autres écrivains chinois : c'est en effet un extrait d'un roman intitulé Ruelles, de Wang Anyi, à paraître en 2004 aux éditions Philippe Picquier. Ce passage est une longue description des ruelles de Shanghai, "sensuelles, intimes comme le contact de la peau ; fraîches et tièdes au toucher, elles gardent secrets leurs émois." Une belle évocation, qui s'applique peut-être aussi aux Shanghaiennes, pour achever ce panorama littéraire captivant.

B. Longre
(juin 2004)

Chine, du côté des livres

dans la même collection Tokyo Electrique (Autrement, 2000 / Picquier, 2006)

http://www.autrement.com/