La Promesse de Shanghai
de Stéphane Fière

Bleu de Chine, 2006

Entretien avec Stéphane Fière

Parution en poche, août 2007
Babel, Actes Sud

 

 

 

Regards sur une réalité chinoise, les mingongs
photographies Pierre Henniquant
www.mingongs.com/mingong.php

Shanghai
du 16 décembre 2006 au 16 janvier 2007 - Galerie IFA, Moganshan lu

Paris
Galerie Impression

98 rue Quincampoix - Paris IV

 

 

Les tribulations d’un sous-pauvre.


Quand, par millions, les paysans chinois abandonnent leur village pour rejoindre une jungle urbaine, ne croyons pas que ce soit de gaieté de cœur, ou qu’ils le font pour ajouter un peu de piment à leur morne existence… C’est de survie qu'il est ici question. Le choix est mince, après l’expropriation brutale des terres, entre une misère sans nom ou l'exode : « Ce que le parti donne, le parti reprend. Quand il veut. A sa guise. La loi est toujours du côté des plus forts » ; et surtout des plus riches, comme l’illustre le parcours chaotique et poignant de Fu Zhanxin, qui arrive à Shanghai un matin de décembre avec son père – le bail de leurs terres n’a pas été renouvelé (la cellule locale du parti les leur a retirées afin de développer « leur potentiel culturel» - un projet touristique dont les cadres locaux pourront tirer d’importants bénéfices…). De désespoir, la mère du narrateur s’est tuée quelque temps plus tôt. Fu Zhanxin et son père viennent alors rejoindre les masses rurales qui envahissent les grandes villes et deviennent des mingong, des « paysans déracinés », dont on estime le nombre entre 150 et 200 millions aujourd’hui en Chine.

Les deux hommes ont la chance de trouver rapidement un travail après seulement… six jours d’attente sur l’esplanade de la gare – « vrai marché de l’emploi » digne des anciens marchés à esclaves, où les paysans, traités comme du bétail, attendent d’être sélectionnés ; ils se retrouvent sur un chantier, chargés de « bâtir un nouveau quartier en reconstruisant du faux ancien sur du vrai pourri », un complexe luxueux qui accueillera restaurants et boutiques destinés aux touristes étrangers, aux expatriés et aux riches Chinois. Pour 25 renmibi par jour (un peu moins de 2,5 euros), il leur faut abattre les maisons traditionnelles, ne laisser que les façades, travailler dans la poussière, sur des échafaudages de bambous, sans casques ni protections, 16 heures par jour, 7 jours sur 7, sans flancher ni tomber malade – pas de protection sociale pour les travailleurs illégaux – et attendre quatre mois avant de toucher leur premier salaire, les contremaîtres s’étant d’abord servis afin de leur procurer leur permis de travail – de faux papiers qui leur permettent de rester à Shanghai. Car ici, « personne n’est irremplaçable (…) surtout le mingong, marchandise trop abondante pour être précieuse, denrée périssable, sans poids et sans bruit. »

D’emblée, le jeune homme est frappé par le nombre de « nez d’éléphant » croisés en ville ; il apprendra à les appeler plus courtoisement « Amis étrangers », même s’il ne peut s’empêcher d’éprouver du mépris pour leur arrogance, quand ils agissent comme en pays conquis, ainsi qu'ils le faisaient dans le Shanghai des années 1930. Des sentiments qui traversent le roman de bout en bout, et qui s’appliquent autant aux occidentaux qu’aux Taïwanais, mais aussi aux nantis en général, rompus à l’art de la corruption – l’un des maux du pays – que l’on découvre au travers de nombre d’anecdotes. Fu Zhanxin est peut-être un sans-terre, mais il a pu recevoir une certaine éducation, et son esprit critique, à vif, ne cesse de faire mouche : le regard qu’il porte sur son nouvel environnement est caustique, teinté d’amertume, et l’ironie peut se faire mordante quand il est question des injustices qu’engendre le système économique de son pays.

Seul « rayon de bonheur » dans cette vie d’esclave, le sourire d’Aiguo, la jeune fille qui vend chaque jour leur repas aux ouvriers et qui le favorise en le servant mieux que ses camarades, car, dit-elle, il est « le plus grand et le plus costaud de tous les gars du chantier » ! Mais Aiguo, loin d’être une ingénue, est bien déterminée à s’extirper de la misère et à profiter des opportunités urbaines, d’abord en étant embauchée dans un karaoké – haut lieu de divertissement et de prostitution – pour sa jolie voix mais aussi pour son habileté à pousser les clients à consommer plus que de raison. Fu Zhanxin, contrairement à ses camarades, n’est pas très intéressé par les petites prostituées qui viennent se louer pour 5 ou 10 renmibi la passe dans les baraquements des ouvriers – elles aussi viennent de la campagne, et sont condamnées à cette existence afin de nourrir les familles restées au loin. Aiguo ne se prostitue pas, et comme beaucoup, a un second travail, dans une boutique de vêtements. Comme elle, Fu Zhanxin apprendra à cumuler les emplois (maître nageur, gardien d’hôtel, puis barman pour une « ami étranger » français) et à grimper quelques échelons, faisant confiance à la jugeote d’Aiguo et apprenant à obéir au cynique mot d’ordre des gouvernants de la Chine actuelle : «Enrichissez-vous de n’importe quelle manière et sans complexes. »

Sans s’en rendre compte, et encouragé par Aiguo, il se prend au jeu, quitte à travailler près de 20 heures par jour, pas toujours honnêtement, ce qui lui permet d’enfin goûter en partie à l’abondance étalée aux yeux de tous et au matérialisme qui semble contaminer le genre humain : le jeune homme est obnubilé par les chiffres, les prix et la valeur des choses, non plus parce qu’il est miséreux et qu'il doit compter chaque yuan, mais surtout pour se rassurer et palper concrètement son nouveau bonheur. Les menus des restaurants (désormais bien loin du menu à 1 yuan avalé debout sur le trottoir devant le chantier) sont eux aussi détaillés et présentés chaque fois comme une aubaine qui pourrait être la dernière, mais incarnent surtout l’évolution du garçon, subjugué par la facilité (relative) avec laquelle il arrive maintenant à gagner sa vie.

Récit picaresque et fable morale alerte, La promesse de Shanghai est un récit ancré dans la tradition d'un réalisme social empreint d'une belle sensibilité ; on le lit d’une traite tant les tribulations du narrateur, entre comédie et tragédie, offrent un regard authentique sur les absurdités d'un système que l'auteur ne se lasse pas de dénoncer ; la prose, légèrement oralisée, est en parfaite adéquation avec le personnage, avec ce qu’il ressent et expérimente et le lecteur s'attache d'emblée à cet homme à la fois candide et débrouillard, plutôt honnête (quand les circonstances l’y autorisent) et pragmatique, conservant sa sagesse populaire, qui possède une droiture morale rare, incongrue dans ces lieux corrompus et sans âme. Son grand cœur l’incite à aider nombre de ses camarades, une solidarité entre « ventre-creux » plutôt naturelle étant donné les conditions de vie sur le chantier – mais qui ne va pas de soi à Shanghai ; à son propre parcours, s'ajoutent les multiples histoires d’autres mingongs croisés en route : de mini-récits insérés qui accentuent les aspects sociologiques du roman, pittoresques, drôles ou pathétiques, tel celui de Lao Shou, qui pense que son suicide permettra à ses camarades de récupérer un peu d’argent, qu’ils pourront envoyer ensuite à sa femme restée au village, ou encore celui de Guo Tai, condamné à travailler aux côtés du narrateur, parce qu'il n'a pu payer les exorbitants droits d'entrée à l'université. Mais il y a aussi He Gongxin, dont les affaires prospèrent depuis qu'il a ouvert une boutique de violons et de violoncelles fabriqués en Corée du Sud, ou encore Aiguo, prête à tout sacrifier par ambition.

Ne disons rien de la dévastation finale, presque attendue mais pareille à nulle autre, et qui s’inscrit à merveille dans la trame narrative riche et sans concession ; le roman déplace nos jugements a priori et offre une peinture juste et assurément sévère de la Chine moderne, vue du côté des plus miséreux, les oubliés du paradis capitaliste, tout en nous permettant de pénétrer un univers narratif insoupçonné, auquel l’on accède avec empathie. Oeuvre à la fois singulière et universelle dans son étude humaine et humaniste, le roman tient fort bien ses promesses...

Blandine Longre
(avril 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Chine, du côté des livres

http://www.bleudechine.fr/

 

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Entretien avec Stéphane Fière

 

 

Stéphane Fière, chinois ou français ?
L'auteur, qui revendique son statut d’écrivain, revient sur son parcours atypique, entre Lyon, Harvard et Shanghai, et évoque la Chine d'aujourd'hui, telle qu'il la vit au quotidien.

Stéphane Fière, depuis quand vivez-vous en Chine ? Et quels désirs ont motivé cet « exil » ?

Exil ? Depuis plus de vingt ans je vis dans le monde chinois (au sens large) que ce soit à Taiwan, à Hong-Kong, ainsi qu’aux USA et même en France (dans les diasporas) et à Shanghai évidemment où nous ne vivons pas du tout dans la communauté d’expatriés ; ma femme d’origine chinoise y a été nommée en 2002 à un poste important dans une société hongkongaise et je l’y ai rejoint avec ma fille une année plus tard, en 2003. Par conséquent ce serait plutôt un « retour aux sources » qu’un « exil » !

Ca va vous paraître extravagant mais j’ai toujours été beaucoup plus à l’aise dans la société chinoise que dans la société française où je n’ai jamais eu le sentiment d’être chez moi, j’ai toujours eu l’impression d’être en dehors, alors que (et je comprends que ça puisse paraître incongru, moi un blanc que tout sépare d’un chinois) au contraire « chez lui » dans la civilisation chinoise !!

Ceci dit après avoir vécu si longtemps dans l’univers chinois il était naturel que je m’y sente bien et « en phase » sinon j’aurais tout de suite ou très vite changé d’orientation ou de mode de vie. Et j’ai vraisemblablement intégré plus ou moins consciemment un grand nombre de comportements, d’attitudes, de façons de penser chinoise. C’est donc dans ce sens que je parle d’un retour aux sources plutôt que d’un exil.

 

Comment est né ce roman ? Aviez-vous une idée précise en tête en l’écrivant ?

Aucune idée précise. Le roman a été écrit d’une manière totalement intuitive, instinctive, sans idée de départ, ni plan, ni intrigue ni rien du tout. Je me suis seulement assis un jour avec mon ordinateur portable à la bibliothèque de Shanghai, avenue Huaihai, et j’ai commencé à écrire, et la première chose qui est sortie c’est la référence aux « nez d’éléphant », souvenir d’un voyage à Xi’an avec ma femme et ma fille : alors que nous nous promenions dans un vieux quartier typiquement chinois, où les occidentaux ne s’aventurent presque jamais, j’ai très distinctement entendu un couple qui en me voyant a simplement dit « tiens, un long nez » (l’expression courante en Chine pour désigner les occidentaux), de là j’en ai tiré le nez d’éléphant et hop c’était parti.


Pourquoi avoir choisi de parler des mingong ? Qu’incarnent-ils dans la société actuelle ?

Les « mingong », à Shanghai, quand on veut les voir, ou lorsqu’on sait les reconnaître, ils sont absolument partout, sur les chantiers et les échafaudages bien entendu, mais aussi accroupis sur les trottoirs ou dans les gargotes en train de manger, ou à transporter du matériel dans les rues, le soir en train de fumer ou de jouer aux échec sur les trottoirs aux abords des chantiers, dans les gares, aux carrefours avec des pancartes signalant leurs compétences manuelles…. ; ce sont ces paysans déracinés qui quittent leurs campagnes appauvries pour aller louer leur bras dans les chantiers de construction des villes côtières en plein boom économique ; la croissance chinoise leur doit beaucoup, ils en sont la face cachée, celle que l’on prend bien soin de ne jamais montrer, ni d’en parler, pour ne pas donner une idée « fausse » de la Chine contemporaine, ils sont le lumpenprolétariat du XXIe siècle, sacrifiés sur l’autel de la croissance, exclus socialement, culturellement, administrativement, économiquement, mais indispensables à l’essor de l’économie chinoise. D’après les estimations ils seraient actuellement autour de deux cents millions…

Pourquoi parler d’eux alors qu’évidemment tout nous sépare et que nous n’avons rien en commun ? Peut-être après tout par une certaine affinité, je me sens plus proche de ceux qui sont toujours mis à l’écart, ceux qu’on méprise ou que l’on regarde de haut, ceux qui sont au plus bas de l’échelle et qui n’ont jamais que leur bras pour essayer de s’en sortir. Peut-être aussi en raison de mes expériences personnelles, dans ma jeunesse : au début des années 1980 à Lyon la municipalité avait décidé de rénover les immeubles moyenâgeux du Vieux Lyon et je travaillais souvent sur les chantiers, dans des conditions abominables, à taper contre les murs avec la masse ou au marteau piqueur, à nettoyer des caves immondes, repoussantes de saleté et d’odeurs, à sabler les façades, monter les échafaudages…

En lisant votre roman, on est d emblée frappé par la manière dont vous avez construit un discours fictionnel et qui pourtant résonne avec authenticité : comment avez-vous pu donner voix à un personnage aussi éloigné de notre monde ?

De notre monde ? Le votre plutôt, non !!! C’est mon imagination et ma créativité qui ont fait le reste ; même si tout ce que j’écris, dans le moindre petit détail, est toujours vrai ou au moins vraisemblable. Je suis romancier rappelez vous… pas journaliste ou sociologue.


Avez-vous rencontré (un ou plusieurs) Fu Zhanxin ? Dans quelles circonstances ?

Rencontré, entendu, écouté, regardé, vu, contemplé… Mon livre est un roman, pas un témoignage ou un essai politico-économique ; c’est une œuvre de fiction.

Quels sont habituellement les contacts qu’entretiennent les occidentaux avec ces travailleurs illégaux ?

Aucun. Ils ne les voient pas. Pour un occidental (touriste ou expatrié) la Chine c’est Beijing et Shanghai, les hôtels 5 étoiles, les aéroports ultramodernes, les centres commerciaux et les boutiques de luxe, les villas « californiennes » avec le petit personnel, Xintiandi ou Wangfujing (les rues chics de Shanghai et de Beijing), les restaurants gastronomiques, ou certaines villes de l’intérieur en raison de leur passé impérial et les vestiges de la Chine (vieux temples délabrés, anciens quartiers Ming ou Qing…) telle qu’on en rêve en Occident.

Le regard porté sur les occidentaux est tout sauf tendre dans votre roman ; quels comportements choquent généralement les Chinois ?

Ce qui fait l’identité chinoise, c’est la certitude, que dis-je, la conviction, de la supériorité de leur civilisation. La vision du monde des chinois est très manichéenne, il y a « nous », et les «autres », « la civilisation » et « les barbares ». Cette prééminence a été balayée à partir de 1850 par les Traités Inégaux et le dépècement de la Chine par les puissances occidentales, une humiliation profondément ancrée dans l’inconscient chinois. Aujourd’hui il faut retrouver cette puissance et cette supériorité et la croissance économique de la Chine, son poids de plus en plus important dans le monde redonne fierté et orgueil, la Chine retrouve la place qui doit être la sienne, la première…

Le lecteur est étonné de la rancune entretenue vis-à-vis de Taiwan : le point de vue du narrateur est-il celui d’une majorité de Chinois ? Comment l’expliquer ?

Ce n’est pas forcément de la rancune, qui serait due à une certaine jalousie devant les succès économiques de Taiwan et l’élévation spectaculaire du niveau de vie de ses habitants ; c’est plutôt le sentiment que l’île doit de toute façon revenir dans la mère patrie, pour « reconstituer l’empire » tel qu’il était avant l’arrivée des occidentaux au XIXe siècle.
Ceci dit quand on parle avec des Chinois de la rue à propos de Taiwan, et sans que cela bien entendu ait une quelconque valeur de sondage, la réaction viscérale est souvent la même, à savoir que si Taiwan déclarait son indépendance, le recours à la force armée devra être immédiat.


Quels sont les aspects de la vie chinoise qui vous fascinent encore aujourd’hui ? Ou bien qui demeurent incompréhensibles à vos yeux d’occidental ?

Je ne sais pas comment répondre à cette question. Peut être avec une périphrase : quand je suis parti faire des études à Harvard dans le département Extrême-Orient, un de mes profs m’avait demandé pourquoi à 33 ans et avec un passé d’entrepreneur j’étais venu étudier la science politique et l’économie chinoise et je lui avais répondu que je baignais dans le monde chinois depuis une dizaine d’années mais qu’il me manquait les clés pour y rentrer vraiment et essayé de le comprendre, à mon très modeste niveau. Je lui avais dit que pour moi la civilisation chinoise c’était un parc avec un château immense, j’étais déjà rentré dans le parc mais je n’avais pas la clé pour pénétrer à l’intérieur du château et j’espérais que mes études à Harvard me fourniraient cette clé. Nous sommes maintenant en 2006, je suis rentré dans le château mais je suis encore dans le hall d’entrée à admirer le plafond…


La corruption endémique, bien décrite dans le roman, est-elle selon vous un phénomène temporaire ?

La corruption a toujours existé en Chine (comme dans la plupart des pays du monde), sous le régime impérial et pour toutes sortes de raisons. Aujourd’hui elle est la conséquence d’une politique mise en place dans les années 1990 : D’abord, le gouvernement a autorisé une décentralisation du pouvoir politique au niveau local, notamment pour donner plus de flexibilité, de souplesse, dans la prise de décision aux provinces, municipalités, districts…. et il a fallu embaucher beaucoup de nouveau personnel (pas toujours très « formé » ni « compétent ») ; d’où affaiblissement du contrôle exercé par l’autorité centrale et en corollaire une plus grande marge de manœuvre des autorités locales ; et secondement, il y a eu aussi des changements au niveau de la fiscalité et transfert d’un certain nombres de prérogatives dans ce domaine de l’Etat aux collectivités locales avec comme conséquence la commercialisation de la plupart des services autrefois gratuits (hôpitaux, universités….), et donc des fenêtres d’opportunités de corruption se sont ouvertes spontanément chaque fois qu’il faut un tampon ou une signature sur un document… La corruption au niveau local est devenu un « fact of life », il faut s’en accommoder et c’est le « prix » à payer pour avancer.
Par ailleurs comme le gouvernement n’a jamais donné de recettes, ni de règles du jeu, ni mis en place des normes et des corps intermédiaires ou favoriser la création d’une sphère économique en dehors du système politique (la Chine est toujours, il faut le rappeler, un état totalitaire) le mot d’ordre du « enrichissez-vous » c’est donc chacun pour soi, la lutte de tous contre tous, l’intérêt personnel et immédiat, l’absence de confiance entre tous les acteurs sociaux, économiques…


Homme du Sud, Femme du Nord
de WANG Chao
Traduction Françoise Naour, Bleu de Chine

Pensez-vous qu’un écrivain chinois aurait pu écrire ce roman ?

L’écrire oui bien évidemment ; je pense spontanément au grand romancier Wang Chao, d’ailleurs traduit et publié en France par les éditions Bleu de Chine, et qui est l’un des rares à parler sans fard de la face cachée de la Chine. Publier en Chine ? Oui je le crois aussi, après tout la corruption, l’état social et économique des campagnes, l’exode et les conditions de travail des mingong, les explosions dans les mines, les différences de revenus entre les villes et les campagnes, etc., on peut le lire dans les journaux chinois et dans les journaux chinois traduits en anglais, ce ne sont des secrets pour personne ; tant que rien n’est écrit sur une éventuelle corruption des élites dirigeantes à Beijing… corruption à laquelle je ne crois guère, les sommets de l’Etat chinois sont au-delà de tout soupçon.

Et ce roman aurait-il pu être publié en Chine ?

Publier mon roman en Chine ? Je crois que mon éditrice s’y emploie. J’ai cru comprendre que cela provoquerait un grand choc, au moins dans les milieux littéraires et intellectuels qui ont tendance à s’embourgeoiser et à oublier le sort des plus démunis pour décrire uniquement les filles qui couchent avec des amis étrangers, boivent du champagne dans les bars à la mode ou sniffent de la coke dans les chiottes des grands hôtels internationaux… Publier le roman d’un «nez d’éléphant » qui parlerait de la misère chinoise et des laissés pour compte comme un vrai Chinois, ça les obligerait peut être à une certaine remise en question, voilà qui pourrait avoir un effet salutaire !!! Mais enfin bon, ce sont les bruits qui courent, je croise les doigts…

propos recueillis par B. Longre - avril 2006

 

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