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Au
jardin des sens
Un nouveau Nom de la rose ? Un Da Vinci code
en plus sérieux ? Le roman de Sylvie Fayet-Scribe est un
peu tout cela, tant il mêle érudition et enquête,
vérité et fiction, avec aussi une pointe de David
Lodge. L’auteure, maître de conférences à
la Sorbonne en histoire et sciences de l’information, sait
visiblement de quoi elle parle.
Tout tourne autour de la quête de deux pages arrachées
d’un livre, celui d’Hildegarde de Bingen, moniale
du XIIe siècle, mère abbesse, musicienne, médecin,
ancêtre du féminisme et connue surtout – aujourd’hui
comme hier – pour ses visions mystiques. Le roman commence
à l’époque contemporaine avec la réunion
de plusieurs personnes, documentalistes, universitaires, chercheurs,
tous réunis par un intérêt commun pour ce
personnage, mais certains avec des buts tout à fait mercantiles.
L’encyclopédie d’Hildegarde aurait comporté
la description d’une plante aux propriétés
miraculeuses qui ferait la fortune du laboratoire qui en découvrirait
la molécule et la commercialiserait.
Dès le début, on sait que pour ceux qui sont dans
cette recherche bassement intéressée, tout est permis
: l’action démarre au moment où l’on
apprend le meurtre d’une bibliothécaire américaine,
meurtre lié à ce qu’elle savait et qu’elle
n’a pas voulu révéler, fidèle à
la promesse qu’elle a faite au mouvement féministe
dont elle fait partie, une secte qui semble détenir le
secret de ces pages perdues.
L’enquête
est menée par Laurette Lerbier (nom prédestiné)
qui travaille à une exposition sur Hildegarde et sur son
encyclopédie des plantes et son jardin, pour le Museum
d’histoire naturelle. Elle est tantôt aidée,
tantôt gênée par d’autres personnages
qui proposent des caricatures plaisantes du trafiquant de manuscrits,
du professeur prêt à tout pour avoir des crédits,
des bibliothécaires et documentalistes fous de classements,
etc. On y trouve de belles ambiances de bibliothèques,
anciennes ou modernes.
Mais l’intérêt majeur de ce roman n’est
pas dans l’intrigue policière (dont la fin est menée
avec tant de stéréotypes qu’on se rapproche
du pastiche). Il ne réside pas non plus dans l’histoire
d’amour (peu originale et qui n’apporte pas grand
chose – sinon, assez bizarrement pour un roman qui s’affirme
féministe dans son dernier tiers, l’idée qu’une
femme ne peut s’en sortir seule), mais dans les histoires
que l’enquête fait surgir. De fait, ce roman apparaît
essentiellement comme une suite de nouvelles réunies par
un lien thématique. Quelques-uns des possesseurs successifs
du livre ont ainsi droit ici à l’existence et chacun
apporte quelque chose de nouveau au vrai sujet du livre : la quête
encyclopédique, de l’invention de l’ordre alphabétique
et de la table des matières jusqu’à la toile
d’internet.
L’histoire de Pierre de la Ramée (dit Ramus), grand
savant du XVIe siècle, nous permet d’explorer non
seulement la destinée étonnante de cet homme né
dans un milieu très modeste (et mort lors de la Saint-Barthélemy)
avec la révolution qu’il a accompagnée dans
la critique d’Aristote et la remise en cause des arts de
la mémoire, mais aussi la vie de son temps : les collèges,
les vignobles dans Paris, les imprimeurs, la vie et les odeurs,
les saveurs, le froid de l’hiver. Le curé Piau du
XVIIe siècle, amateur du fameux dictionnaire de Moreri,
de l’encyclopédie d’Hildegarde, de jardins
et de jardinage, est une figure inventée mais savoureuse.
Alexis Wagnières, qui participe à un projet de bibliographie
nationale l’est aussi (on trouve dans les pages qui lui
sont consacrées de nombreuses allusions que les connaisseurs
du XVIIIe reconnaîtront). Il permet de faire la rencontre
d’Alexandre Lenoir, créateur du Musée des
monuments français sous la Convention, qui poursuit le
même rêve de classification.
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Les
personnages du XIXe siècle et du XXe siècle
ont des vies moins romanesques (tout comme celle de Hildegarde
qui clôt la série). Celles-ci sont donc moins
intéressantes pour les profanes, et plus intéressantes
pour les amateurs de classifications et d’histoire
des femmes. Henri Lafontaine et Paul Otlet, les créateurs
de l’Institut international de bibliographie de Bruxelles,
Suzanne Briet, qui a été à l’origine
de la création de la salle des catalogues de la Bibliothèque
nationale de France dans l’entre-deux-guerres, montrent
le long cheminement de l’élaboration des conditions
d’un savoir universel. Léonie Lafontaine est
présentée comme celle qui inaugure la documentation
féministe et Mercedes le Fer de la Motte est montrée
à travers son projet d’action sociale en faveur
des femmes et le procès dont elle a été
la victime.
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Le féminisme
est vu avec autant de sérieux que d’humour, à
travers la fameuse organisation américaine, la VCL (Virginia
Creeper League), organisation secrète dont l’origine
remonterait à la nuit des temps avec les vierges consacrées,
et qui aurait été à la source de tous les
progrès sociaux de l’humanité (ou presque).
On trouve dans le roman une scène d’initiation assez
réussie.
Enfin, de nombreux jardins sont proposés, jardin de simples
d’Hildegarde, espace organisé autour de carrefours
pour Lenoir, jardins mystiques et philosophiques, la connaissance
elle-même apparaissant comme un jardin que l’on doit
parcourir, organiser, et dont on doit tenter tous les parcours
possible. Un roman foisonnant, généreux, à
lire comme un jardin, qui mêle différentes époques,
propose des plantes aux propriétés mystérieuses,
enivrantes parfois, fait alterner exubérance et aridité,
invite à la promenade, à la contemplation et à
l’acquisition d’un savoir sur les savoirs.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(novembre 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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