La Table des matières
Sylvie Fayet-Scribe
Panama, 2007

 

 

 

Au jardin des sens


Un nouveau Nom de la rose ? Un Da Vinci code en plus sérieux ? Le roman de Sylvie Fayet-Scribe est un peu tout cela, tant il mêle érudition et enquête, vérité et fiction, avec aussi une pointe de David Lodge. L’auteure, maître de conférences à la Sorbonne en histoire et sciences de l’information, sait visiblement de quoi elle parle.
Tout tourne autour de la quête de deux pages arrachées d’un livre, celui d’Hildegarde de Bingen, moniale du XIIe siècle, mère abbesse, musicienne, médecin, ancêtre du féminisme et connue surtout – aujourd’hui comme hier – pour ses visions mystiques. Le roman commence à l’époque contemporaine avec la réunion de plusieurs personnes, documentalistes, universitaires, chercheurs, tous réunis par un intérêt commun pour ce personnage, mais certains avec des buts tout à fait mercantiles. L’encyclopédie d’Hildegarde aurait comporté la description d’une plante aux propriétés miraculeuses qui ferait la fortune du laboratoire qui en découvrirait la molécule et la commercialiserait.
Dès le début, on sait que pour ceux qui sont dans cette recherche bassement intéressée, tout est permis : l’action démarre au moment où l’on apprend le meurtre d’une bibliothécaire américaine, meurtre lié à ce qu’elle savait et qu’elle n’a pas voulu révéler, fidèle à la promesse qu’elle a faite au mouvement féministe dont elle fait partie, une secte qui semble détenir le secret de ces pages perdues.

L’enquête est menée par Laurette Lerbier (nom prédestiné) qui travaille à une exposition sur Hildegarde et sur son encyclopédie des plantes et son jardin, pour le Museum d’histoire naturelle. Elle est tantôt aidée, tantôt gênée par d’autres personnages qui proposent des caricatures plaisantes du trafiquant de manuscrits, du professeur prêt à tout pour avoir des crédits, des bibliothécaires et documentalistes fous de classements, etc. On y trouve de belles ambiances de bibliothèques, anciennes ou modernes.
Mais l’intérêt majeur de ce roman n’est pas dans l’intrigue policière (dont la fin est menée avec tant de stéréotypes qu’on se rapproche du pastiche). Il ne réside pas non plus dans l’histoire d’amour (peu originale et qui n’apporte pas grand chose – sinon, assez bizarrement pour un roman qui s’affirme féministe dans son dernier tiers, l’idée qu’une femme ne peut s’en sortir seule), mais dans les histoires que l’enquête fait surgir. De fait, ce roman apparaît essentiellement comme une suite de nouvelles réunies par un lien thématique. Quelques-uns des possesseurs successifs du livre ont ainsi droit ici à l’existence et chacun apporte quelque chose de nouveau au vrai sujet du livre : la quête encyclopédique, de l’invention de l’ordre alphabétique et de la table des matières jusqu’à la toile d’internet.
L’histoire de Pierre de la Ramée (dit Ramus), grand savant du XVIe siècle, nous permet d’explorer non seulement la destinée étonnante de cet homme né dans un milieu très modeste (et mort lors de la Saint-Barthélemy) avec la révolution qu’il a accompagnée dans la critique d’Aristote et la remise en cause des arts de la mémoire, mais aussi la vie de son temps : les collèges, les vignobles dans Paris, les imprimeurs, la vie et les odeurs, les saveurs, le froid de l’hiver. Le curé Piau du XVIIe siècle, amateur du fameux dictionnaire de Moreri, de l’encyclopédie d’Hildegarde, de jardins et de jardinage, est une figure inventée mais savoureuse. Alexis Wagnières, qui participe à un projet de bibliographie nationale l’est aussi (on trouve dans les pages qui lui sont consacrées de nombreuses allusions que les connaisseurs du XVIIIe reconnaîtront). Il permet de faire la rencontre d’Alexandre Lenoir, créateur du Musée des monuments français sous la Convention, qui poursuit le même rêve de classification.

Les personnages du XIXe siècle et du XXe siècle ont des vies moins romanesques (tout comme celle de Hildegarde qui clôt la série). Celles-ci sont donc moins intéressantes pour les profanes, et plus intéressantes pour les amateurs de classifications et d’histoire des femmes. Henri Lafontaine et Paul Otlet, les créateurs de l’Institut international de bibliographie de Bruxelles, Suzanne Briet, qui a été à l’origine de la création de la salle des catalogues de la Bibliothèque nationale de France dans l’entre-deux-guerres, montrent le long cheminement de l’élaboration des conditions d’un savoir universel. Léonie Lafontaine est présentée comme celle qui inaugure la documentation féministe et Mercedes le Fer de la Motte est montrée à travers son projet d’action sociale en faveur des femmes et le procès dont elle a été la victime.

Le féminisme est vu avec autant de sérieux que d’humour, à travers la fameuse organisation américaine, la VCL (Virginia Creeper League), organisation secrète dont l’origine remonterait à la nuit des temps avec les vierges consacrées, et qui aurait été à la source de tous les progrès sociaux de l’humanité (ou presque). On trouve dans le roman une scène d’initiation assez réussie.
Enfin, de nombreux jardins sont proposés, jardin de simples d’Hildegarde, espace organisé autour de carrefours pour Lenoir, jardins mystiques et philosophiques, la connaissance elle-même apparaissant comme un jardin que l’on doit parcourir, organiser, et dont on doit tenter tous les parcours possible. Un roman foisonnant, généreux, à lire comme un jardin, qui mêle différentes époques, propose des plantes aux propriétés mystérieuses, enivrantes parfois, fait alterner exubérance et aridité, invite à la promenade, à la contemplation et à l’acquisition d’un savoir sur les savoirs.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(novembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

www.editionsdupanama.com/