Le Chat du Rabbin, tome 5 : Jérusalem d’Afrique
de Joann Sfar

Dargaud, (Poisson pilote) 2006

 

 

Le chat du rabbin miaula pour la première fois dans les planches, puis parla fort intelligemment en 2002, dans le premier volume de cette histoire singulière, intelligente et drôle.

Le chat du rabbin, c’est le narrateur, le compagnon fidèle de la jolie Zlabya, la fille du rabbin, l’observateur du monde des humains dans lequel il évolue, portant sur ces hommes un regard aiguisé sans concession aucune. C’est un philosophe, un théologien, qui, plus que tous, connaît le poids des mots.
Autour du chat, il y a Zlabya, bien sûr, puis le vieux rabbin Sfar, le jeune rabbin de Paris que Zlabya vient d’épouser et avec lequel elle s’ennuie car il préfère les livres, les prières et les études à une vie sexuelle digne de ce nom. Tout ce petit monde vit au cœur de la communauté juive d’Alger la Blanche, au début du siècle dernier, en assez bonne harmonie. On parle beaucoup, on fréquente les voisins et les autres communautés, on se chamaille aussi, on parle de Dieu et des pâtisseries, on boit l’anisette. Bref, on vit car si l’amitié entre les peuples est «une invention de sorciers, de gourous et de menteurs de charme » (écrit Philippe Val dans sa préface), l’amitié entre les hommes existe pour de vrai.

L’imprévu et l’aventure surgissent dans une caisse de vieux livres qui proviennent de Russie où l’arrivée des communistes au pouvoir provoque la fermeture des synagogues et des églises. Dans la caisse, un homme gît, mort. Après d’âpres discussions théologiques parfois, terre à terre souvent, pour savoir avec quels rites enterrer le quidam, voilà qu’il se réveille et se met à baragouiner en cyrillique, langue que personne ne comprend sauf notre félin. Le Russe, bel homme qui aurait un petit air de Petit Prince, est un peintre ashkénaze qui a dû s’exiler pour pouvoir pratiquer son art et qui pensait se retrouver à Addis-Abeba, en Ethiopie. Afin de faciliter l’échange entre les hommes, on déniche dans la minuscule communauté russe d’Alger un certain Vastenov, Russe blanc richissime, buveur, jouisseur et sanguinaire. L’artiste a un projet très précis : trouver la mythique Jérusalem d’Afrique où, paraît-il, les hommes noirs sont juifs, libres et égaux ! Malgré le scepticisme extrême du vieux rabbin Sfar (« La preuve, c’est que regarde : les Noirs, ils ont l’esclavage, les juifs, ils ont les pogroms. C’est très lourd à porter … Alors imagine un peuple qui aurait les deux à la fois, c’est pas possible ! »), on décide une expédition jusqu’en Ethiopie, financée par Vastenov.

Le vieux rabbin est du voyage, accompagné de son chat, de Vastenov, du peintre russe, du cheikh Mohammed Sfar, grand musicien, grand connaisseur de l’Afrique, qu’il parcourt pour collecter de nouvelles musiques, de son âne, d’une authentique autochenille Citroën qui a fait la croisière noire avec Audouin-Dubreuil et du Guide Citroën pour tout viatique.
Les voyageurs entreprennent un long périple, d’ouest en est, qui leur fera connaître le grand frisson, les étrangers, l’amour, le désert, un explorateur raciste, un scorpion et un petit reporter frimeur au Congo belge qui tire sur tous les animaux qu’il croise, accompagné d’un chien blanc stupide qui parle petit nègre.

Si l’utopie n’est pas au bout du voyage, nos héros auront au moins vécu une expérience très enrichissante car ce qui compte aussi dans les voyages, c’est de les faire et pas forcément ce qu’il y a au bout !

Alors que le tome précédent était un peu décevant, celui-ci se révèle excellent en tous points, inventif et plein de finesse. Sfar y aborde, avec une apparente légèreté, des questions essentielles, celles qui agite le monde aujourd’hui : religions, relations humaines, écoute de l’autre, dialogue et respect, intolérance et ignorance. Il le fait bien, sans pesanteur, sans didactisme trop appuyé. Une réussite.

Catherine Gentile
(décembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

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