La Vallée des Merveilles, tome 1 : Chasseur-cueilleur
de Joann Sfar

Dargaud, 2006

 

 

Encore Sfar ?

Mais on ne parle que de lui ! Auteur jeune mais très productif, directeur de la nouvelle collection Bayou chez Gallimard Jeunesse, musicien, chouchou de Télérama, grand connaisseur de chats et de rabbins, bon collègue du Président d’Angoulême cru 2007… , ce diable d’homme est partout, occupe un très large terrain médiatique au risque d’agacer parfois. Pourtant, il reste très abordable, lucide sur ce qu’il fait et la place qui est la sienne. Et il a du talent !

Preuve en est avec ce nouvel album, cette Vallée des Merveilles, récit préhistorique très contemporain, dans lequel Sfar mêle des éléments autobiographiques importants (Sfar serait-il aussi un homme des cavernes ?) et introduit les gens qu’il aime, ses enfants et sa femme.
L’histoire s’ouvre sur un petit matin paisible dans un paysage paradisiaque où la couche d’ozone n’a encore aucun trou. Dans un abri sous roche, une petite famille se réveille doucement (pas d’emploi du temps très serré en perspective !) : le père, Pot de Miel, vêtu d’une seule mais jolie culotte de peau de bête, la maman, Nuit des Câlins, une belle blonde aux yeux bleus, Esprit des Anciens, la fille, délurée, débrouillarde et très inventive, et Tigre, le petit dernier, qui aime bien aller pêcher avec son papa.

Comme il n’y a pas de supermarché dans le coin, il faut donc aller chercher son manger là où il pousse, là où il nage ou court. Esprit des Anciens s’occupe des racines de manioc et les garçons du poisson que la maman cuisinera sur le feu (qui est tout de même inventé). La vie est belle dans cette Vallée et le bonheur existe. Mais voilà que Nuit des Câlins se lasse du manioc-poisson et qu’elle mangerait bien un petit peu de gibier. Pot de Miel n’a plus qu’à changer de pagne, enfiler son collier de chance, se fabriquer une épée de silex et un gourdin et puis tailler la route. Il passe chercher son copain Grand Nez qui Déniche, qui ne porte lui qu’un immense étui pénien un peu encombrant. Après avoir salué Biche Vanille, la femme de son ami, et son fils prénommé Tigre aussi, bu un peu de la drôle de préparation que concocte Grand Nez qui Déniche (à base de jus de fruits avec des graines et des vers de terre empoisonnés) et qui fait tourner la tête et rigoler, les deux compères entament leur grande chasse, tout en essayant de sauver un ami des pattes d’un sorcier, d’expérimenter de nouvelles techniques, de parler coutumes vestimentaires, sexe, famille et philosophie, de naviguer sur l’eau par beau temps et de goûter au plaisir d’être ensemble. Ils font des rencontres, notamment celle d’une espèce de barbare qui ne conçoit les rapports humains que par combats et duels, et deux visionnaires qui inventent l’agriculture. Ce qui est bien aussi dans les voyages, ce sont les retours et le plaisir des retrouvailles avec ceux qu’on a laissés, les cadeaux que l’on rapporte, les histoires que l’on a à raconter...

Il y a comme cela des livres qui font du bien, qui nous donnent du bonheur et de l’intelligence, qui font que, pour quelque temps, on voyage sur un petit nuage et l’on oublie les trous de la couche d’ozone, les trente mille choses à faire en même temps, les courses au supermarché… Celui-ci procure exactement cette sensation et cela fait un bien fou ! Sfar ne cherche pas à faire un récit historique rigoureusement documenté ni scientifique.

Là n’est pas son propos. Il parle tout de même de choses essentielles, par le biais du journal intime (puisque Pot de Miel en est le narrateur), de la saga, du conte, du récit d’aventures, de la poésie. Il parle de la vie, des relations entre les gens, de la place de l’homme dans son environnement, de son rapport à la spiritualité et à la religion, de ceux qui n’existent que par l’affrontement physique. Comme il y a l’art naïf, Sfar fait de la bande dessinée naïve, où il garde beaucoup de fraîcheur et de chaleur, mais que l’on peut lire à des niveaux différents bien sûr. Mention spéciale pour les dialogues, toujours un peu décalés, drôles, poétiques et d’une apparente légèreté. Ses personnages parlent comme nous et sont proches de nous.

Catherine Gentile
(mai 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

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