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Mortel, souviens-toi de ce que tu as vu.
Le
memento mori chez Serrano.
La collection Lambert présente une exposition exceptionnelle
du photographe Andres Serrano. Les photographies, nombreuses, occupent
entièrement et par thématiques un vaste espace constitué
de plusieurs pièces, dont deux sont voilées d’un
lourd rideau de velours noir, signifiant l’interdiction aux
mineurs. Andres Serrano apparaît comme un portraitiste minutieux,
souhaitant rendre compte sans parti pris de groupes humains marginaux
: des « nomades », des membres du Ku Klux Klan, des
adeptes de pratiques sexuelles extrêmes. Il génère
aussi dans une même matrice et suivant le même dispositif
de prise de vue (frontalité, centralité, netteté,
proximité du sujet photographié sur un fond de couleur
criarde) des photographies par lesquelles il souhaite pouvoir rendre
compte d’une communauté plus large et abstraite (America)
ou encore de la mortelle condition humaine (ses portraits réalisés
dans une morgue sont remarquablement dérangeants).
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Comment
rendre compte d’une idée produite par le cerveau
humain (l’Amérique, le Ku Klux Klan, le Sexe, la
Mort), d’une entité abstraite, d’un imaginaire
ou d’une symbolique forts et puissants, si ce n’est
en l’incarnant par des portraits sur papier glacé
? L’homme de chair et de sang que l’on rencontre
dans la vie réelle impose sa visible matérialité
et l’on a du mal à voir s’y révéler
l’imaginaire. Seuls les portraits d’hommes et femmes
en uniformes exposent du symbolique. On conçoit trop
souvent le symbolique sans les personnages dans lesquels il
s’incarne. L’abstrait ne vole pourtant pas au-dessus
de nos têtes, il existe, il prend corps et figure humaine
: l’invisible est visible en l’homme. |
La surface rectangulaire
de ces photographies devient le seul lieu de rencontre et de jonction
possible et aléatoire entre trois territoires irrémédiablement
décalés : le réel, le symbolique et l’imaginaire.
Ces trois champs sont le fruit du travail des hommes, de leurs idéaux,
de leurs convictions, de leur matérielle réalité
qui y prospèrent et y sont laborieusement, soigneusement
cultivés ou laissés à l’abandon. En chacun
de ces êtres humains coexistent ces trois dimensions incommensurables
vouées à ne jamais coïncider. Sur la surface
révélatrice de la photographie, l’invisible
devient visible, il devient le visible. L’image peut alors
incarner l’Amérique, la Mort. Ce phénomène
de condensation s’inscrit dans l’histoire des images
: lorsque Andres Serrano photographie, il met involontairement en
branle sa culture classique, et réincarne la figure christique,
ou celle de la Vierge sous des formes nouvelles. Sa Madone tenant
dans ses bras un gros poisson mort ou son Piss Christ choquent
par une vérité de l’image qui n’a rien
à voir avec la vérité des hommes. Les images
ne peuvent être des cas de conscience. Elles échappent
à toute censure.
Il n’y
a pas d’image interdite. On ne peut que s’interdire
de voir. Cette exposition d’Andres Serrano en est la preuve
: ses cadavres calcinés, ouverts, recousus, ensanglantés,
défoncés, tuméfiés, balafrés
montrent la mort au plus près. Ce que la société
occidentale a pris soin de cacher, d’euphémiser, d’aseptiser,
Serrano l’expose justement et sans concession : « Serrano
nous sollicite de regarder ce que nous préférerions
ne pas voir », écrit Daniel Arasse.
Et en plus, c’est beau ! Ceci est une leçon d’anatomie.
Ceci n’est qu’une leçon de choses. Entre le dégoût
et la fascination, entre un réel transcrit en photographie
(représenté) et un imaginaire sollicité, entre
un cadavre qui était là en même temps et au
même endroit que Serrano et la convocation subliminale et
picturale de la mort représentée, mon cœur balance.
A n’en pas douter, Philippe Ariès pourrait faire apparaître
cette exposition à la suite de ses Essais sur
l’histoire de la mort en Occident. La Morgue
constitue un cas d’école à étudier. Des
leçons d’anatomie et de sociologie pas encore nées
semblent y attendre le premier penseur intéressé venu.
Il n’y pas d’image interdite parce que le photographe
nous pousse à regarder un morceau de réalité
(réel, imaginaire et symbolique mêlés) en face.
Toute image est confrontation. Toute tentative de censure est lâcheté.
Certaines confrontations sont majeures. Les photographies d’Andres
Serrano sont de celles-là.
Louise
Charbonnier
(mars 2007)
Louise
Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche
et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication
à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques
de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie
et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans
les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur
de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite
la majorité des appareils de communication visuelle qui nous
entourent.

http://www.collectionlambert.com/
Musée d'art contemporain - 5 rue violette - Avignon
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