Le photographe Andres Serrano
à la collection Lambert, Avignon
février 2006

 

 

 


Mortel, souviens-toi de ce que tu as vu.

Le memento mori chez Serrano.


La collection Lambert présente une exposition exceptionnelle du photographe Andres Serrano. Les photographies, nombreuses, occupent entièrement et par thématiques un vaste espace constitué de plusieurs pièces, dont deux sont voilées d’un lourd rideau de velours noir, signifiant l’interdiction aux mineurs. Andres Serrano apparaît comme un portraitiste minutieux, souhaitant rendre compte sans parti pris de groupes humains marginaux : des « nomades », des membres du Ku Klux Klan, des adeptes de pratiques sexuelles extrêmes. Il génère aussi dans une même matrice et suivant le même dispositif de prise de vue (frontalité, centralité, netteté, proximité du sujet photographié sur un fond de couleur criarde) des photographies par lesquelles il souhaite pouvoir rendre compte d’une communauté plus large et abstraite (America) ou encore de la mortelle condition humaine (ses portraits réalisés dans une morgue sont remarquablement dérangeants).

Comment rendre compte d’une idée produite par le cerveau humain (l’Amérique, le Ku Klux Klan, le Sexe, la Mort), d’une entité abstraite, d’un imaginaire ou d’une symbolique forts et puissants, si ce n’est en l’incarnant par des portraits sur papier glacé ? L’homme de chair et de sang que l’on rencontre dans la vie réelle impose sa visible matérialité et l’on a du mal à voir s’y révéler l’imaginaire. Seuls les portraits d’hommes et femmes en uniformes exposent du symbolique. On conçoit trop souvent le symbolique sans les personnages dans lesquels il s’incarne. L’abstrait ne vole pourtant pas au-dessus de nos têtes, il existe, il prend corps et figure humaine : l’invisible est visible en l’homme.

La surface rectangulaire de ces photographies devient le seul lieu de rencontre et de jonction possible et aléatoire entre trois territoires irrémédiablement décalés : le réel, le symbolique et l’imaginaire. Ces trois champs sont le fruit du travail des hommes, de leurs idéaux, de leurs convictions, de leur matérielle réalité qui y prospèrent et y sont laborieusement, soigneusement cultivés ou laissés à l’abandon. En chacun de ces êtres humains coexistent ces trois dimensions incommensurables vouées à ne jamais coïncider. Sur la surface révélatrice de la photographie, l’invisible devient visible, il devient le visible. L’image peut alors incarner l’Amérique, la Mort. Ce phénomène de condensation s’inscrit dans l’histoire des images : lorsque Andres Serrano photographie, il met involontairement en branle sa culture classique, et réincarne la figure christique, ou celle de la Vierge sous des formes nouvelles. Sa Madone tenant dans ses bras un gros poisson mort ou son Piss Christ choquent par une vérité de l’image qui n’a rien à voir avec la vérité des hommes. Les images ne peuvent être des cas de conscience. Elles échappent à toute censure.

Il n’y a pas d’image interdite. On ne peut que s’interdire de voir. Cette exposition d’Andres Serrano en est la preuve : ses cadavres calcinés, ouverts, recousus, ensanglantés, défoncés, tuméfiés, balafrés montrent la mort au plus près. Ce que la société occidentale a pris soin de cacher, d’euphémiser, d’aseptiser, Serrano l’expose justement et sans concession : « Serrano nous sollicite de regarder ce que nous préférerions ne pas voir », écrit Daniel Arasse.
Et en plus, c’est beau ! Ceci est une leçon d’anatomie. Ceci n’est qu’une leçon de choses. Entre le dégoût et la fascination, entre un réel transcrit en photographie (représenté) et un imaginaire sollicité, entre un cadavre qui était là en même temps et au même endroit que Serrano et la convocation subliminale et picturale de la mort représentée, mon cœur balance. A n’en pas douter, Philippe Ariès pourrait faire apparaître cette exposition à la suite de ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident. La Morgue constitue un cas d’école à étudier. Des leçons d’anatomie et de sociologie pas encore nées semblent y attendre le premier penseur intéressé venu. Il n’y pas d’image interdite parce que le photographe nous pousse à regarder un morceau de réalité (réel, imaginaire et symbolique mêlés) en face. Toute image est confrontation. Toute tentative de censure est lâcheté. Certaines confrontations sont majeures. Les photographies d’Andres Serrano sont de celles-là.

Louise Charbonnier
(mars 2007)

Louise Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite la majorité des appareils de communication visuelle qui nous entourent.

 

http://www.collectionlambert.com/
Musée d'art contemporain - 5 rue violette - Avignon