On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles
nouvelles traduites du catalan par Edmond Raillard
Coédition Chambon / Le Rouergue, 2003

 

...mais on peut se noyer dans une tasse de café au lait

Joyeux recueil de nouvelles toutes aussi surprenantes les unes que les autres, On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles (qui est aussi le titre de la dernière nouvelle) se lit avec un plaisir rare. L’auteur a certainement un faible pour le quotidien qui déraille, pour la timidité des faibles et pour les couples qui se défont, mais cela n’explique pas tout. Le style en est incisif et concis, l’auteur ne tergiverse pas et va droit au but de ses historiettes, l’enchaînement des faits est imprévisible et surtout, le caractère invraisemblable de ces petits récits prend le lecteur par surprise, le faisant basculer dans des situations absurdes qui doivent beaucoup, semble-t-il, au surréalisme.
Les treize histoires mettent en scène des personnages peu à peu aspirés par des événements qu’ils ne peuvent contrôler mais dont ils ne peuvent s’échapper : ainsi, le jeune homme de Phosphorescence (une nouvelle qui n’est pas sans rappeler les Exercices de style queniens) se retrouve comme emprisonné dans un autobus, cerné par des passagers hostiles et un contrôleur qui s’acharne sur lui, ayant trouvé la proie idéale. « Tous contre un » pourrait être la devise des autres protagonistes et la scène qui se joue à huis-clos est lourde de cruauté sous-jacente. Quand l’un des passagers (qui vient de conspuer le jeune homme, ajoutant encore à la malveillance ambiante) est applaudi par les autres, la situation, banale au premier abord, prend des allures cauchemardesques.

De même, L’âme de la rascasse raconte comment un auteur en vogue est harcelé par son entourage (il faut dire qu’il s’est fait peintre malgré lui et connaît un plus grand succès encore…), jusqu’au point où la fuite devient son seul recours. Cette nouvelle, particulièrement intéressante, explore les notions d’art et de talent en renversant la situation : quand la main de l’auteur se met à refuser de lui obéir (« chaque fois qu’il essaie d’écrire, il dessine ») celui-ci doit tout réapprendre : « Il a dû se documenter, acheter une encyclopédie, s’abonner à des revues d’art, visiter des musées, des galeries, qui jusqu’alors ne l’intéressaient pas. » Le retournement est une tactique dont l’auteur raffole — déjà exploitée par Christophe Paviot, par exemple, dans Edgar a les dents jaunes — et permet à l’auteur de dévoiler le réel avec talent, comme dans Plante (la dite plante se nourrit de mensonges) ou dans la nouvelle éponyme, quand la publicité pour un parfum (« Deux gouttes suffisent pour séduire un bataillon de blondes » ! ) se révèle fonctionner, pour le plus grand plaisir (puis l’abattement) du protagoniste masculin…

De même, la spirale qui emporte les personnages est habilement illustrée dans Formation professionnelle, un récit où le vaudeville est parodié jusqu’à un point de non retour et enferme la femme, son mari et son amant dans une spirale sans fin de saynètes pathétiques et obscènes. D’autres nouvelles sont plus acides, empreintes d’un délectable humour noir, et dès le départ, on comprend que les personnages de Effets secondaires, de Verticale ou encore de Le gnou sont voués à disparaître…
L’ensemble possède une cohérence interne rare dans un recueil de nouvelles et peut se lire d’une traite, l’auteur entretenant parfaitement le suspense pour nous emmener vers des chutes où l’absurde règne en maître.

B. Longre
(novembre 2003)

Sergi Pàmies, né à Paris en 1960, revient à l’âge de dix ans à Barcelone où il apprend le catalan "pour parler aux filles". Cette langue, lorsqu’il décide d’écrire, s’imposera naturellement à lui. Pàmies est traduit en anglais, en allemand, en japonais et bien sûr en français. Les Éditions Jacqueline Chambon ont publié trois recueils de nouvelles, Le Grand Roman de Barcelone (2003, Prix de la Critica Serra d’Or), Aux confins du fricandeau (2001) et Infection (1998) ainsi que trois romans, L’Instinct (1998), La Première Pierre (1995), Sentimental (1997).

Editions du Rouergue
http://www.lerouergue.com