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Le
démon
L’adaptation
du célèbre Portrait de Dorian Gray
(publié en 1891) que Will Self se vit confier devait voir
le jour sous la forme d’un scénario. Le projet ne put
aboutir mais Self, fasciné par la personnalité d’Oscar
Wilde et la puissance visionnaire de son œuvre phare décida
de poursuivre l’entreprise et d’en faire un roman.
Connu pour son passé sulfureux et un propos souvent dérangeant,
le romancier britannique reprend la trame de l’histoire ainsi
que les personnages principaux de Wilde mais transpose l’action
sur les deux dernières décennies du vingtième
siècle au moment où l’explosion du sida ravage
les communautés gay et toxicomane.
Hommage mais également texte autonome, Dorian
mêle habilement intertextualité et palimpseste, tirant
sa richesse de cette double possibilité de lecture. Dans
le roman d’Oscar Wilde, une toile porte les stigmates de l’âme
du héros, lui permettant de conserver jeunesse et beauté
éternelles. Elle devient, chez Self, modernisation oblige,
une installation vidéo dont les images se modifient au fil
des actions épouvantables que commet Dorian. Ici, point de
remords ou d’hésitation, pas de sentiment de culpabilité.
Maître de son destin, manipulateur, Dorian est un psychopathe,
un tueur fou, démoniaque, qui jouit intensément de
son sentiment de puissance et de son immortalité, porteur
sain d’un virus qu’il inocule sciemment.
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Si
Wilde, chef de fil des esthètes, intellectualisait l’homosexualité
masculine, la jugeant en parfaite harmonie avec sa théorie
de l’art pour l’art et de l’amour du Beau,
Self, lui, décrit une réalité violente
et noire, parfois à la limite du soutenable, qui ramène
en mémoire certaines pages d’Hervé Guibert
ou d’autres Nuits Fauves. Quant à l’opium
du dix-neuvième siècle, il devient héroïne,
cocaïne ou crack que les personnages s’injectent,
fument ou sniffent à longueur de journées. Aucun
jugement moral de la part de Self, il s’agit d’un
monde qu’il a suffisamment cotoyé pour offrir son
témoignage doublé d’une analyse sensible
et complexe.
La condamnation s‘applique davantage à une société
décadente et moribonde, dont Dorian symbolise à
merveille le narcissisme vain et qui se montre toujours prompte
à révérer des idoles de pacotille. |
Deux crimes
de lèse-majesté sont à porter au crédit
du romancier - l’assassinat virtuel de deux icônes qui
reflètent à merveille la vacuité ambiante.
Ceux d’Andy Warhol, présenté comme un imbécile,
sans talent, uniquement préoccupé par sa réussite
financière et de Diana Spencer, qui selon les propres termes
de Self dans une interview accordée au quotidien Libération
représentait «une culture hystérique de
télé-réalité thérapeutique, d’exhibition
publique et de névrose.» Aux seize années
qui s’écoulent entre le début et la fin de Dorian
(comme dans Le Portrait de Dorian Gray)
correspond non seulement la période entre l’apparition
du Sida et la possibilité d’une tri-thérapie
mais aussi la durée entre le mariage de Charles et Diana
et la mort de cette dernière. Self mêle donc à
son roman la vraie vie de la princesse, au gré d’épisodes
qui rythment la vie de ses personnages.
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Dorian
n’est certes pas un livre drôle, pourtant l’humour
caustique et mâtiné de cynisme de son auteur
fait souvent mouche. Will Self montre également une
grande maîtrise technique — récit bien
construit, mise en abyme finale, riche en rebondissements,
focalisation variable et langue d’une grande originalité,
mélange audacieux d’argot et de vocabulaire précieux
d’origine française.
En son temps, Le portrait de Dorian Gray
provoqua le scandale, les thèmes abordés faisant
suffoquer d’indignation la très bien-pensante
société victorienne. Dorian,
pour sa part, a reçu un accueil critique contradictoire.
Will Self se console en citant Oscar Wilde : «Quand
les critiques se divisent, l’artiste est en accord avec
lui-même.»
Florence
Cottin
(septembre 2004) |
Florence
Cottin,
titulaire d'une maîtrise de littérature américaine
à Paris III, professeur certifié, enseigne l'anglais
depuis 15 ans. Elle collabore également à parutions.com,
toujours dans son domaine de prédilection - les auteurs anglophones.

Du
même auteur :
Ainsi vivent les morts L'Olivier,
2004
La Théorie Quantitative
de la Démence
L'Olivier, 2000 (The quantity theory of insanity, 1991)
http://www.identitytheory.com/people/birnbaum93.html
Une
multitude de liens, par le magazine Spike
http://www.willself.org.uk/
Page
consacrée à l'auteur
http://books.guardian.co.uk/authors/author/0,5917,98866,00.html
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