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Un Ulysse
londonien
Il y a dix ans,
Will Self publiait La théorie quantitative
de la démence, un recueil de nouvelles tardivement
traduit en français et dont la première s'intitulait
: "Le livre des morts de Londres-Nord". Le narrateur
y rencontre sa mère, morte d'un cancer quelques mois plus
tôt et découvre, à sa grande stupéfaction,
comment les morts "vivent" en autarcie en plein Londres,
organisés en société parallèle. Nul
doute qu'avec Comment vivent les morts l'auteur développe
ce qui pourrait passer pour une simple fantaisie, et d'une nouvelle
d'une vingtaine de pages, naît un roman foisonnant, terrifiant,
qui oscille entre Grand-Guignol et pathos, entre satire sociale
et tragédie, et qui semble beaucoup emprunter à James
Joyce.
Le personnage de Lily Bloom vaguement ébauché
dans Le livre des morts de Londres-Nord est une création
hors-normes, et prend ici une dimension visionnaire ; elle décrit
son passage de la vie à la mort, puis de la mort à
la "non-mort" avec témérité, pragmatisme
et naïveté parfois, et porte sur les mondes qu'elle
côtoie un regard acéré et marginal ; un procédé
qui permet à l'auteur de fustiger le monde moderne et ses
travers absurdes, les ironies tragiques de l'évolution historique
et la notion de progrès, la société de consommation
et la tyrannie des modes, etc.
Les métamorphoses de Lily Bloom (on pense à d'autres
Bloom, résidant à Dublin, et arpentant comme elle
leur ville...) sont rythmées par la topographie londonienne
et par ses réminiscences : une jeunesse américaine,
deux mariages ratés, des aventures sans amour, un fils mort
à neuf ans, deux filles qu'elle méprise et aurait
souhaitées différentes (Charlotte, la super-bourgeoise-sur-organisée
et Natasha, la junkie paumée pour qui elle ne veut éprouver
aucune pitié), le temps perdu et les regrets, son antisémitisme
contre-nature (elle-même est juive athée...) ou encore
ses invraisemblables phobies.
Vivante, Lily est une pauvre vieille qui trimbale une tumeur et
une langue fourchue ; la vie l'a rendue amère et indifférente,
quoiqu'elle ne se résolve pas à la quitter ainsi.
Morte, elle se retrouve affublée d'une étrange ménagerie,
digne de Freaks : son lithopédion, l'enfant de pierre,
un remuant foetus fossilisé, David, le chenapan renversé
par une voiture dans les années 50, et ses trois "fats",
les "graisses" qu'elle a perdues lors de ses multiples
régimes amaigrissants... Non moins incongru est son guide
au monde des morts, Phar Lap Jones, un aborigène qui ne lui
livre que des informations incomplètes et plutôt cryptiques.
Les bureaux de la Morteaucracy ("deatheaucracy" dans le
texte original une des multiples trouvailles de l'auteur)
lui allouent un minable appartement dans Dulston, un quartier réservé
aux morts, situé entre Hackney et Islington, une ration de
cigarettes (les morts peuvent fumer tout leur soûl, sans craindre
d'attraper un cancer...), un travail... L'au-delà vu par
Will Self possède une texture terriblement matérialiste,
improbable mais palpable, rassurante pour les mortels que nous sommes.
Pourtant, Will Self déclare être un "idéaliste
transcendantal" et dit de son roman qu'il est une "allégorie
bouddhiste", sa structure s'apparentant à celle du Livre
des morts tibétain. Le thème de la réincarnation
est en effet abordé quand Lily, de plus en plus perturbée
par la routine de la mort et gagnée par l'ennui d'être
morte, se décide à rejoindre le monde des vivants...
Au récit principal, dans lequel Lily décharge son
amertume vigoureuse et sa dérision acerbe, se superpose l'étrange
monologue d'un petit être solitaire et rageur et qui, peu
à peu, laisse présager une issue terrifiante et pourtant
très habile ; lorsque les deux soliloques se rejoignent,
ce livre des morts et des vivants vient s'échouer sur l'inéluctable
spirale qui incarne le destin de tout être humain et que l'auteur
tisse ingénieusement.
Il s'avère que le goût de Will Self pour le macabre
et le fantastique ne s'est nullement émoussé, non
plus que sa critique lucide et joyeuse du monde hospitalier et de
la décadence urbaine, que son talent pour les jeux langagiers,
pour les symboles et les indices qui s'égarent (comme pour
mieux nous semer), pour une écriture gourmande et crue, souvent
impudique, excessive. Ce qui frappe d'emblée, comme dans
ses autres romans et nouvelles, c'est la puissance d'un art capable
d'imposer définitivement une vision du monde, de l'être
humain, totalement renversée, à l'image du début
du roman, qui commence par l'épilogue, ou du moins par ce
que la narratrice croit être un épilogue... Car Self
aime à manipuler voire maltraiter ses personnages, et tout
particulièrement ses narrateurs (comme dans Les grands
Singes), qui paraissent parfois hésiter à
livrer des confessions et des souvenirs provocants, honteux ou intimes.
Car Lily Bloom contrôle mal son discours, véritable
logorrhée, et son besoin irrépressible de se raconter,
d'accumuler souvenirs et pensées dans le désordre
fait parfois penser aux monologues joyciens (le fameux "stream
of consciousness" ou "vie mouvante et insaisissable de
la conscience"). De même, on se prend à évoquer
l'univers d'Ulysse ou Les gens de Dublin du
même Joyce, lors des pérégrinations londoniennes
de Lily alors qu'elle s'obstine à rendre visite aux vivants,
contre le conseil de son comparse Phar Lap Jones : un Londres qui
se lit comme un labyrinthe urbain anonyme à la circularité
étourdissante, une cité oppressante que Lily abhorre
presque autant que les Anglais et leur oppressante politesse "qui
la tue". Les analogies avec l'oeuvre de James Joyce ne s'arrêtent
pas là : de la même façon, on peut dresser un
saisissant parallèle entre Lily Bloom et Molly Bloom (l'une
des protagonistes de Ulysse) quand toutes deux se
remémorent leurs expériences sexuelles passées
ou dans l'importance accordée aux thèmes de la fertilité,
de la maternité et de la féminité ; en témoignent
les passages, sans doute les plus poignants du roman, que l'auteur
consacre aux relations tourmentées entre Lily et sa fille
Natasha, sorte d'ange diabolique, que Lily envie et rejette tout
à la fois.
Ce roman, pétri d'intertextualité et de transgression
construite, composé par un trublion de la littérature
anglophone, grand admirateur de Martin Amis, se doit d'ores et déjà
d'être rangé parmi les classiques du siècle
dernier.
B.
Longre
(avril 2001)

Du
même auteur :
Dorian L'Olivier,
2004
La Théorie Quantitative
de la Démence
L'Olivier, 2000 (The quantity theory of insanity, 1991)
Une
multitude de liens, par le magazine Spike
http://www.willself.org.uk/
Page
consacrée à l'auteur
http://books.guardian.co.uk/authors/author/0,,-164.html
Interview
de l'auteur en real-audio
http://www.salon.com/audio/col/mill/2000/10/19/miller/index.html
Premier
chapitre
http://books.guardian.co.uk/firstchapters/story/0,6761,338326,00.html
Le
livre des morts tibétain
http://www.lire.fr/Document/234_001619H.asp
James
Joyce
http://www.joycean.com/
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