How the dead Live
(Ainsi vivent les morts)
Bloomsbury, 2000
Penguin, 7/06/2001

Parution en français : 24 août 2001
Editions de l'Olivier

 

Un Ulysse londonien

Il y a dix ans, Will Self publiait La théorie quantitative de la démence, un recueil de nouvelles tardivement traduit en français et dont la première s'intitulait : "Le livre des morts de Londres-Nord". Le narrateur y rencontre sa mère, morte d'un cancer quelques mois plus tôt et découvre, à sa grande stupéfaction, comment les morts "vivent" en autarcie en plein Londres, organisés en société parallèle. Nul doute qu'avec Comment vivent les morts l'auteur développe ce qui pourrait passer pour une simple fantaisie, et d'une nouvelle d'une vingtaine de pages, naît un roman foisonnant, terrifiant, qui oscille entre Grand-Guignol et pathos, entre satire sociale et tragédie, et qui semble beaucoup emprunter à James Joyce.
Le personnage de Lily Bloom —vaguement ébauché dans Le livre des morts de Londres-Nord — est une création hors-normes, et prend ici une dimension visionnaire ; elle décrit son passage de la vie à la mort, puis de la mort à la "non-mort" avec témérité, pragmatisme et naïveté parfois, et porte sur les mondes qu'elle côtoie un regard acéré et marginal ; un procédé qui permet à l'auteur de fustiger le monde moderne et ses travers absurdes, les ironies tragiques de l'évolution historique et la notion de progrès, la société de consommation et la tyrannie des modes, etc.
Les métamorphoses de Lily Bloom (on pense à d'autres Bloom, résidant à Dublin, et arpentant comme elle leur ville...) sont rythmées par la topographie londonienne et par ses réminiscences : une jeunesse américaine, deux mariages ratés, des aventures sans amour, un fils mort à neuf ans, deux filles qu'elle méprise et aurait souhaitées différentes (Charlotte, la super-bourgeoise-sur-organisée et Natasha, la junkie paumée pour qui elle ne veut éprouver aucune pitié), le temps perdu et les regrets, son antisémitisme contre-nature (elle-même est juive athée...) ou encore ses invraisemblables phobies.
Vivante, Lily est une pauvre vieille qui trimbale une tumeur et une langue fourchue ; la vie l'a rendue amère et indifférente, quoiqu'elle ne se résolve pas à la quitter ainsi. Morte, elle se retrouve affublée d'une étrange ménagerie, digne de Freaks : son lithopédion, l'enfant de pierre, un remuant foetus fossilisé, David, le chenapan renversé par une voiture dans les années 50, et ses trois "fats", les "graisses" qu'elle a perdues lors de ses multiples régimes amaigrissants... Non moins incongru est son guide au monde des morts, Phar Lap Jones, un aborigène qui ne lui livre que des informations incomplètes et plutôt cryptiques.
Les bureaux de la Morteaucracy ("deatheaucracy" dans le texte original — une des multiples trouvailles de l'auteur) lui allouent un minable appartement dans Dulston, un quartier réservé aux morts, situé entre Hackney et Islington, une ration de cigarettes (les morts peuvent fumer tout leur soûl, sans craindre d'attraper un cancer...), un travail... L'au-delà vu par Will Self possède une texture terriblement matérialiste, improbable mais palpable, rassurante pour les mortels que nous sommes. Pourtant, Will Self déclare être un "idéaliste transcendantal" et dit de son roman qu'il est une "allégorie bouddhiste", sa structure s'apparentant à celle du Livre des morts tibétain. Le thème de la réincarnation est en effet abordé quand Lily, de plus en plus perturbée par la routine de la mort et gagnée par l'ennui d'être morte, se décide à rejoindre le monde des vivants...
Au récit principal, dans lequel Lily décharge son amertume vigoureuse et sa dérision acerbe, se superpose l'étrange monologue d'un petit être solitaire et rageur et qui, peu à peu, laisse présager une issue terrifiante et pourtant très habile ; lorsque les deux soliloques se rejoignent, ce livre des morts et des vivants vient s'échouer sur l'inéluctable spirale qui incarne le destin de tout être humain et que l'auteur tisse ingénieusement.
Il s'avère que le goût de Will Self pour le macabre et le fantastique ne s'est nullement émoussé, non plus que sa critique lucide et joyeuse du monde hospitalier et de la décadence urbaine, que son talent pour les jeux langagiers, pour les symboles et les indices qui s'égarent (comme pour mieux nous semer), pour une écriture gourmande et crue, souvent impudique, excessive. Ce qui frappe d'emblée, comme dans ses autres romans et nouvelles, c'est la puissance d'un art capable d'imposer définitivement une vision du monde, de l'être humain, totalement renversée, à l'image du début du roman, qui commence par l'épilogue, ou du moins par ce que la narratrice croit être un épilogue... Car Self aime à manipuler voire maltraiter ses personnages, et tout particulièrement ses narrateurs (comme dans Les grands Singes), qui paraissent parfois hésiter à livrer des confessions et des souvenirs provocants, honteux ou intimes.
Car Lily Bloom contrôle mal son discours, véritable logorrhée, et son besoin irrépressible de se raconter, d'accumuler souvenirs et pensées dans le désordre fait parfois penser aux monologues joyciens (le fameux "stream of consciousness" ou "vie mouvante et insaisissable de la conscience"). De même, on se prend à évoquer l'univers d'Ulysse ou Les gens de Dublin du même Joyce, lors des pérégrinations londoniennes de Lily alors qu'elle s'obstine à rendre visite aux vivants, contre le conseil de son comparse Phar Lap Jones : un Londres qui se lit comme un labyrinthe urbain anonyme à la circularité étourdissante, une cité oppressante que Lily abhorre presque autant que les Anglais et leur oppressante politesse "qui la tue". Les analogies avec l'oeuvre de James Joyce ne s'arrêtent pas là : de la même façon, on peut dresser un saisissant parallèle entre Lily Bloom et Molly Bloom (l'une des protagonistes de Ulysse) quand toutes deux se remémorent leurs expériences sexuelles passées ou dans l'importance accordée aux thèmes de la fertilité, de la maternité et de la féminité ; en témoignent les passages, sans doute les plus poignants du roman, que l'auteur consacre aux relations tourmentées entre Lily et sa fille Natasha, sorte d'ange diabolique, que Lily envie et rejette tout à la fois.
Ce roman, pétri d'intertextualité et de transgression construite, composé par un trublion de la littérature anglophone, grand admirateur de Martin Amis, se doit d'ores et déjà d'être rangé parmi les classiques du siècle dernier.

B. Longre
(avril 2001)

Du même auteur :
Dorian
L'Olivier, 2004
La Théorie Quantitative de la Démence
L'Olivier, 2000 (The quantity theory of insanity, 1991)

 

Une multitude de liens, par le magazine Spike
http://www.willself.org.uk/

Page consacrée à l'auteur
http://books.guardian.co.uk/authors/author/0,,-164.html

Interview de l'auteur en real-audio
http://www.salon.com/audio/col/mill/2000/10/19/miller/index.html

Premier chapitre
http://books.guardian.co.uk/firstchapters/story/0,6761,338326,00.html

Le livre des morts tibétain
http://www.lire.fr/Document/234_001619H.asp

James Joyce
http://www.joycean.com/