La Théorie Quantitative de la Démence
Editions de l'Olivier, 2000
(The quantity theory of insanity, 1991)

 

Du même auteur :

Dorian
L'Olivier, 2004
Ainsi vivent les morts
L'Olivier, 2001

 

Self, explorateur des extrêmes

Ecrivain, journaliste, enfant terrible des lettres anglaises, Will Self s'est imposé tout au long de la dernière décennie. Le recueil de nouvelles aujourd'hui publié aux Editions de l'Olivier est antérieur à ses autres publications telles que Les Grands Singes (Great Apes, 1997) ou Mon Idée du Plaisir (My Idea of Fun, 1993), mais il serait peu approprié d'y apposer l'étiquette 'débutant' tant les récits qui le composent sont merveilleusement aboutis et recèlent déjà des thèmes chers à l'auteur.
Les épithètes se bousculent dans notre esprit : audacieux, délirant, chimérique, vertigineux ... et la lecture réjouit et inquiète à la fois, car il émane de l'ensemble une sulfureuse décadence urbaine renforcée par les frénésies psychotiques des personnages. Certains de ces personnages sont emblématiques, tout particulièrement Zack Busner, figure récurrente de l'oeuvre de Self (muté en éminent chimpanzé dans Les Grands Singes !), célèbre psychiatre médiatisé à outrance, concepteur de "l'énigme" (sorte de puzzle psychothérapeutique), il est responsable du Service 9, participe à l'élaboration de la théorie quantitative de la démence (nouvelle du même nom), ou est encore expert au tribunal (Attendre). On se prend à guetter ses apparitions, ainsi que celles, plus discrètes mais non moins cocasses, d'autres personnages (un certain 'Alkan', célèbre analyste, Janner, l'ethnologue de A la découverte des Ur-bororos, ou Simon Gurney, père de Misha, l'arto-thérapeute du Service 9).
Le tout ne forme pas, on l'aura compris, une succession de récits cadrés et morcelés, mais plutôt un emboîtement précis des pièces d'un puzzle fictionnel complexe. D'autres procédés servent à lier les récits les uns aux autres et apportent au recueil une ingénieuse homogénéité : La narration à la première personne, une constante, renforce chez le lecteur les sensations cauchemardesques et accélère parfois l'identification au personnage, comme dans Service 9 ou Monocellulaire.
Mais la parodie, dans le même temps, génère une distanciation nécessaire, nous empêchant ainsi d'être à notre tour aspiré dans un univers surréaliste, terrifiant d'absurdité humaine, où la réalité se noie dans une succession d'événements tragi-comiques
: Dans Le Livre des Morts de Londres-Nord, le narrateur rencontre incidemment sa mère décédée quelques mois plus tôt et apprend, stupéfait, qu'elle mène une paisible 'existence' à ... Crouch End, un quartier londonien qu'elle n'appréciait guère de son vivant ... Peut-on se fier à un narrateur perturbé par une mort qui l'affecte ? Rend-il compte de la réalité ou seulement de ses obsessions morbides ? Le lecteur perd davantage pied dans le Service 9 du docteur Busner, où une bande de névrosés suicidaires (on ne peut s'empêcher de penser au Vol au-dessus d'un Nid de Coucou de Ken Kesey) erre dans un hôpital monolithique, aux corridors tentaculaires. Le sentiment de vertige s'accentue, et la perte de repères (qui est "dément", qui est "sain d'esprit" ?) est totale. Ce concept atteint son paroxysme dans La Théorie Quantitative de la Démence, où l'on retrouve, hormis Harold Ford, son 'inventeur', Zack Busner et sa 'concept house' où psychiatres et patients changent de rôles à plaisir !
Self, explorateur des extrêmes, expose des théories scientifiques loufoques à souhait mais pourtant implacablement structurées, logiques, tant et si bien que la frontière entre réalité et imaginaire s'estompe, pour laisser place à une 'démence' consciemment construite, mesurée, qui donne lieu à d'innombrables statistiques ...
Au-delà du rire, un sentiment d'imminence apocalyptique se dégage de l'ensemble (ce n'est pas pour rien que le recueil se termine sur Attendre), comme si notre civilisation, saturée de progrès technologiques et d'avancées scientifiques (qui, se greffant les uns aux autres, ne constituent plus qu'une accumulation circulaire, vide de sens), où pullulent les sectes, était sur le point d'imploser. Pour preuve, l'image physique hideuse que Self nous renvoie de l'homme moderne, un scientifique en mutation, mal proportionné, dont le corps est associé à des objets. Un individu déshumanisé par le trop-plein (d'informations, de sciences 'sans conscience'), broyé par un système déclinant qui atteint son âme même.

B.Longre
(janvier 2000)

Une multitude de liens, par le magazine Spike
http://www.willself.org.uk/