Tâleb
Gallimard, 2002

 

Conte cruel de l'obscurantisme

Tâleb, ainsi que l'indique l'auteur, est un "récit" plutôt qu'un roman ; disons un conte tragique imprégné des douceurs poétiques et des violences éternelles de L'Orient, qui nous mène de Peshawar à Kaboul ; notre guide est un conteur qui tente encore de comprendre, par l'écriture et la poésie, mais comme Macbeth, il semble parfois que cette histoire "ne signifie rien" tant elle absurde et marquée au sceau de la déraison.

Venus de Kaboul, Ismaël et sa femme se sont réfugiés au Pakistan après l'invasion soviétique de 1979 ; leur fils Hâfiz, des années plus tard, fera le chemin en sens inverse, et arrivera à Kaboul en "conquérant", accompagné d'autres "Tâlebân" : pour échapper à la mort, le père s'est enfui ; le fils retracera le même chemin pour trouver la mort. Hâfiz est né dans un camp de réfugiés puis son père le luthier parvient à s'installer à Peshawar, où il peut de nouveau créer des instruments. Hâfiz grandit entre la musique d'Ismaël et sa soeur Leylâ, "la douceur" incarnée et il lui semble qu'il vit pour elle et à travers elle. Les deux enfants partagent le même lit, les mêmes jeux dans les bazars de Peshawar, mais à l'âge de douze ans, Leylâ quitte brusquement ce monde ; Hâfiz prend alors la décision de partir à la madrassa, l'école coranique, pensant ainsi endormir sa douleur. L'école est comme un havre de paix pour le jeune garçon et tandis qu'il suit avec ténacité et bonheur les enseignements des mollahs, une exaltation sans fin l'envahit. Il se plonge avec ardeur dans les livres saints, boit avidement les paroles de ses pères spirituels et supporte sans difficulté le rythme monastique imposé à tous.

Mais l'exaltation mystique bascule soudainement dans la violence, le jour où un mollah vient prêcher le Jihad, "l'action la plus vertueuse qui soit", à la madrassa ; un parcours merveilleux s'ouvre pour Hâfiz, qui s'imagine déjà guerrier de dieu, un des "combattants", "ceux que dieu préfère". "Pauvre fou", ajoute le conteur, "dans sa méconnaissance ordinaire, le pauvre Hâfiz allait devenir fonctionnaire de la terreur (...), agent docile d'un régime que toutes les nations du monde allaient vouer aux gémonies". le départ pour Kaboul ne se fait pas attendre et après un mois d'entraînement dans un camp militaire il découvre la ville dont son père lui avait tant parlé, "la perle d'eau au coeur d'une rose". La réalité est tout autre, Kaboul est un champ de ruines mais Hâfiz est craint et respecté, en agent zélé de l'ordre islamique : "il se déplaçait dans un rêve. C'était comme un jeu." Mais le conteur nous met en garde : "La litanie de leurs crimes était sans fin et le pire, c'est qu'ils s'imaginaient faire le bien".

C'est bien cette idée de renversement total que le conteur tente d'appréhender : comment un jeune homme, certes exalté et aveuglé par sa foi, a pu franchir la mince frontière qui sépare ce qu'il considère être le bien (l'amour de dieu) du mal absolu (le discours et les actes guerriers). Implicitement, Hâfiz perçoit que ce en quoi il croit lui a été inculqué "mécaniquement" et le doute s'insinue peu à peu dans son âme : quand il doit faire face à la barbarie de ses compagnons, quand il découvre un recueil de poèmes (interdit, bien sûr), ou encore lorsqu'il découvre, ému, le visage d'une jeune femme blonde, une étrangère travaillant pour une ONG, des éléments qui forment les prémices d'une modeste rébellion intérieure qui n'aboutira pas. Le conteur l'avait prédit : "Il est Afghan, ce qui signifie qu'il a perdu d'avance. Car s'il existe beaucoup de malheurs en ce monde, beaucoup en vérité, nul n'égale celui d'être afghan." et d'ajouter : "Les Afghans ont inventé la guerre éternelle" et tandis que leur pays se consument depuis des années, les Tâlebân succédant aux Moudjahidin, ces derniers ayant remplacé les Soviétiques...) les réfugiés afghans se perdent dans des villes étrangères.

Le conteur créé par Sébastien Ortiz dénonce âprement les exactions des Tâlebân, dissèque l'engrenage de l'endoctrinement et du mysticisme, souligne à maintes reprises le sort que les fous de dieu ont réservé aux femmes, certainement les plus grandes victimes du régime, après les enfants ("Il n'existe aucune femme au monde qui ait plus de droits que la femme afghane" récite Hâfiz...) et décrit parfaitement ce monde terrible du renversement où plus rien ne fait sens. Et cependant, en lisant ces lignes d'une grande poésie, imitant les contes orientaux, mais aussi empreintes d'ironie dramatique, l'on ressent parfois la même compassion que l'auteur éprouve pour le jeune Hâfiz, "qui aimait la musique et les femmes sans avoir eu le temps de le découvrir", un simple pion broyé par l'histoire et la religion, un "Tâleb" (avec toute l'horreur que cela peut susciter) pourtant rendu humain sous la plume de Sébastien Ortiz.

B. Longre
(février 2003)

Gallimard
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http://www.monde-diplomatique.fr/1999/11/RASHID/12663