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Conte
cruel de l'obscurantisme
Tâleb,
ainsi que l'indique l'auteur, est un "récit" plutôt
qu'un roman ; disons un conte tragique imprégné des
douceurs poétiques et des violences éternelles de
L'Orient, qui nous mène de Peshawar à Kaboul ; notre
guide est un conteur qui tente encore de comprendre, par l'écriture
et la poésie, mais comme Macbeth, il semble parfois que cette
histoire "ne signifie rien" tant elle absurde et marquée
au sceau de la déraison.
Venus
de Kaboul, Ismaël et sa femme se sont réfugiés
au Pakistan après l'invasion soviétique de 1979 ;
leur fils Hâfiz, des années plus tard, fera le chemin
en sens inverse, et arrivera à Kaboul en "conquérant",
accompagné d'autres "Tâlebân" : pour
échapper à la mort, le père s'est enfui ; le
fils retracera le même chemin pour trouver la mort. Hâfiz
est né dans un camp de réfugiés puis son père
le luthier parvient à s'installer à Peshawar, où
il peut de nouveau créer des instruments. Hâfiz grandit
entre la musique d'Ismaël et sa soeur Leylâ, "la
douceur" incarnée et il lui semble qu'il vit pour
elle et à travers elle. Les deux enfants partagent le même
lit, les mêmes jeux dans les bazars de Peshawar, mais à
l'âge de douze ans, Leylâ quitte brusquement ce monde
; Hâfiz prend alors la décision de partir à
la madrassa, l'école coranique, pensant ainsi endormir sa
douleur. L'école est comme un havre de paix pour le jeune
garçon et tandis qu'il suit avec ténacité et
bonheur les enseignements des mollahs, une exaltation sans fin l'envahit.
Il se plonge avec ardeur dans les livres saints, boit avidement
les paroles de ses pères spirituels et supporte sans difficulté
le rythme monastique imposé à tous.
Mais
l'exaltation mystique bascule soudainement dans la violence, le
jour où un mollah vient prêcher le Jihad, "l'action
la plus vertueuse qui soit", à la madrassa ; un
parcours merveilleux s'ouvre pour Hâfiz, qui s'imagine déjà
guerrier de dieu, un des "combattants", "ceux
que dieu préfère". "Pauvre fou",
ajoute le conteur, "dans sa méconnaissance ordinaire,
le pauvre Hâfiz allait devenir fonctionnaire de la terreur
(...), agent docile d'un régime que toutes les nations du
monde allaient vouer aux gémonies". le départ
pour Kaboul ne se fait pas attendre et après un mois d'entraînement
dans un camp militaire il découvre la ville dont son père
lui avait tant parlé, "la perle d'eau au coeur d'une
rose". La réalité est tout autre, Kaboul
est un champ de ruines mais Hâfiz est craint et respecté,
en agent zélé de l'ordre islamique : "il
se déplaçait dans un rêve. C'était comme
un jeu." Mais le conteur nous met en garde : "La
litanie de leurs crimes était sans fin et le pire, c'est
qu'ils s'imaginaient faire le bien".
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C'est
bien cette idée de renversement total que le conteur
tente d'appréhender : comment un jeune homme, certes
exalté et aveuglé par sa foi, a pu franchir la
mince frontière qui sépare ce qu'il considère
être le bien (l'amour de dieu) du mal absolu (le discours
et les actes guerriers). Implicitement, Hâfiz perçoit
que ce en quoi il croit lui a été inculqué
"mécaniquement" et le doute s'insinue peu à
peu dans son âme : quand il doit faire face à la
barbarie de ses compagnons, quand il découvre un recueil
de poèmes (interdit, bien sûr), ou encore lorsqu'il
découvre, ému, le visage d'une jeune femme blonde,
une étrangère travaillant pour une ONG, des éléments
qui forment les prémices d'une modeste rébellion
intérieure qui n'aboutira pas. Le conteur l'avait prédit
: "Il est Afghan, ce qui signifie qu'il a perdu d'avance.
Car s'il existe beaucoup de malheurs en ce monde, beaucoup en
vérité, nul n'égale celui d'être
afghan." et d'ajouter : "Les Afghans ont
inventé la guerre éternelle" et tandis
que leur pays se consument depuis des années, les Tâlebân
succédant aux Moudjahidin, ces derniers ayant remplacé
les Soviétiques...) les réfugiés afghans
se perdent dans des villes étrangères. |
Le
conteur créé par Sébastien Ortiz dénonce
âprement les exactions des Tâlebân, dissèque
l'engrenage de l'endoctrinement et du mysticisme, souligne à
maintes reprises le sort que les fous de dieu ont réservé
aux femmes, certainement les plus grandes victimes du régime,
après les enfants ("Il n'existe aucune femme au
monde qui ait plus de droits que la femme afghane" récite
Hâfiz...) et décrit parfaitement ce monde terrible
du renversement où plus rien ne fait sens. Et cependant,
en lisant ces lignes d'une grande poésie, imitant les contes
orientaux, mais aussi empreintes d'ironie dramatique, l'on ressent
parfois la même compassion que l'auteur éprouve pour
le jeune Hâfiz, "qui aimait la musique et les femmes
sans avoir eu le temps de le découvrir", un simple
pion broyé par l'histoire et la religion, un "Tâleb"
(avec toute l'horreur que cela peut susciter) pourtant rendu humain
sous la plume de Sébastien Ortiz.
B.
Longre
(février 2003)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/11/RASHID/12663
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