de Kiyoshi Kurosawa
Film japonais (2000)
durée 1h37

sortie 5 mai 2004



Avec Jun Fubuki, Koji Yakusho, Tsuyoshi Kusanagi, Ittoku Kishibe, Kitarou

I see dead people

Quatre ans après sa sortie au Japon, Séance (“Korei”) sort en France, où les films du très prolifique Kiyoshi Kurosawa et de la nouvelle vague asiatique touchent un public de plus en plus vaste. Adapté du roman de Marc McShane Seance on a wet afternoon, Séance est un film d’horreur dans la digne tradition du genre, un thriller fantastique, spiritiste, dans lequel Kurosawa travaille tous ses thèmes favoris au service d’une peur froide qui n’épargne pas le spectateur.

Dans la banlieue de Tokyo, un bruiteur (Koji Yakusho) et sa femme, médium (Jun Fubuki), vivent une vie calme, jusqu’au jour où la police, par l’intermédiaire d’un étudiant en psychologie spécialiste des sciences occultes, fait appel à ses talents de médium pour retrouver une fillette qui a été enlevée. L’histoire est simple, digne des films de série B et, de l’aveu de Kurosawa lui-même, des films des années 1940 où le crime ne paie pas ; mais l’interpénétration de l’horreur et du fantastique, qui rattache le film autant à Massacre à la tronçonneuse (l’hémoglobine en moins) qu'à Ring, en fait une œuvre plus qu’intriguante.

Hallucinations funèbres, jeux avec la vie, la mort et l’enfance, apparitions et disparitions fantomatiques de figures féminines aux longs cheveux noirs et au visage inivisible, selon une esthétique proche des nouvelles d’Edgar Poe, dans un décor toujours plus glacial et désertique... Kurosawa maîtrise son projet cinématographique, trouvant pour relais au visuel d’efficaces ressources auditives : battements de cœur oppressé, maison qui craque, cris lointains... Le jeu alternatif entre le quotidien vulgaire, banal, d’un couple lambda, et des mystères inquiétants, fonctionne parfaitement ; Kurosawa parvient à lier l’ensemble en faisant découler l’angoisse (l’incompréhensible) du tragique même (le rapt, à visée d’abord purement pécuniaire).

C’est Jun Fubuka, en épouse tourmentée et fragile, qui fait le lien entre le monde plat et l’Au-delà. Actrice clef de l’univers de Kurosawa, elle impressionne en médium en manque de reconnaissance, en quête d’extraordinaire, lassée par les plates histoires de revenants et l’anonymat, voire le mépris qu’elle subit dans la société. Koji Yakusho, autre acteur fétiche de Kurosawa, impeccable dans le rôle d’un bruiteur (mise en abîme amusée de la création cinématographique) que guette la folie, signe un travail digne de sa belle filmographie (on l’a vu dans Tampopo de Juza Itami, dans L’homme qui dort, de Kohei Oguri, et surtout chez Imamura, dans L’anguille ou De l’eau tiède sous un pont rouge).

Peut-être moins inspiré que pour Kairo ou pour Cure, Kurosawa livre une enquête policière, psychologique et fantastique de très bonne tenue. Tel l’étudiant qui délivre toutes les clefs du film, le réalisateur fait montre de sa connaissance de l’occulte et propose un travail autrement plus profond que le Sixième sens de M. Night Shyamalan, et, somme toute, autrement plus original : quand Night Shyamalan s’abritait derrière un simple renversement structurel (en tablant sur le pitoyable petit Haley Joel Osment et sur l’impassible Bruce Willis), Kurosawa opère un bouleversement métaphysique : la fillette enlevée devient vite insaisissable, coupables et victimes vacillent chacun à leur tour - et le spectateur de trembler...

Nicolas Cavaillès
(avril 2004)

voir aussi Cure et Charisma