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Rubinstein, écrivain moyen
Tout débute
sur… une chute – quand Paul Rubinstein, invité
d’une émission de télévision littéraire
(ou qui, du moins, en a les prétentions, comme la plupart
de ces programmes pipoles, indigestes et tristounets), dégringole
en direct et en public du tabouret peu confortable sur lequel on
l’a posé. Une chute qui marque un tournant dans la
vie pourtant paisible de cet écrivain discret, dont le dernier
roman figure (miracle !) sur la (fameuse ou infamante ?) liste des
goncourables – à la grande joie de l’éditeur
indépendant auquel Paul a toujours été fidèle.
Serait-ce le commencement d’une gloire tardive (et vraisemblablement
méritée) ? Rubinstein ne le croit pas, préférant
n’y voir qu’un « hasard », plutôt
que de nourrir de faux espoirs. Et puis, cette célébrité
subite ne lui plaît guère, il en serait même
un peu « agacé ».
Surprise ! En rentrant chez lui ce soir-là, tout courbaturé
(la faute au tabouret), il découvre «trois individus
installés sur son canapé »… et pas
n’importe lesquels : Henry Miller, Lawrence Durrell, et Blaise
Cendrars en personne. Rubinstein croit à une farce que lui
jouerait son cerveau fatigué, à une illusion d’optique,
et même s’il bavarde un bon moment avec eux, il reste
sur ses gardes. Que lui veulent-ils ? Et pourquoi lui ? Sont-ils
venus le « chercher » ?
Au-delà
de la satire évidente qui imprègne nombre de passages
et des piques délivrées au monde littéraire
et éditorial dans son ensemble – une certaine sclérose
franco-française, associée à un snobisme rédhibitoire
– Sébastien Doubinsky dresse le portrait d’un
homme en crise, qui cherche un sens à son existence tout
en faisant le bilan d’une carrière littéraire
certes gratifiante, mais méconnue. Car Rubinstein fait partie
d’une catégorie qui compte des centaines de membres
: il est l’écrivain « moyen » par excellence
; ni célèbre, ni maudit, ni trop obscur (son dernier
roman s’est déjà vendu à 10 000 exemplaires…),
il se situe dans la tranche un peu floue de ceux qui savent écrire
(et le font bien), mais ne peuvent vivre de leurs écrits
(il travaille comme archiviste chez un assureur...) tout en accédant
parfois à une relative notoriété, souvent éphémère
ou vite noyée par les nouvelles parutions qui envahissent
les étals des librairies. Et pourtant, Rubinstein persévère,
écrit, publie, continue de bâtir son œuvre. Il
est érudit, cultivé, n’a rien d’un opportuniste
– au contraire, il serait plutôt du genre intègre,
voire gêné par les honneurs – et compte quelques
admirateurs, dont un jeune écrivain prometteur venu d’Haïti
(la relève, en quelque sorte), dont les mots le rassérènent
un peu, malgré ses réticences de départ. En
construisant le portrait de cet écrivain qui fait un bilan
mitigé de sa « carrière » et vit une crise
existentielle – et une crise du sens – sans précédent,
on a l’impression que Sébastien Doubinsky donne indirectement
la parole à toute cette catégorie, à qui Cendrars
(qui lui, a tout compris !) reproche la chose suivante : «
Vous nagez dans la contradiction. Vous êtes terrifié
parce que le succès vous effleure de son aile aléatoire,
mais vous semblez amer d’être aussi peu connu. »
Là réside le point d’ancrage de cette quête
improbable, indécise, parfois acide - des retours en arrière
nostalgiques, des souvenirs qui refluent, aux préoccupations
du présent et à l’angoisse de ne plus savoir
qui on est ni pourquoi on fait ce que l’on fait.
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Un passage
à vide qui se transforme parfois en fantaisie onirique
(les fantômes des trois grands – très
vraisemblables - y sont pour beaucoup) ou en fable humaniste,
et qui explore habilement, entre légèreté
et gravité, les thèmes croisés de la
reconnaissance (par qui? pour quoi ?), de la liberté
(perdue ou retrouvée, c’est selon), de la fonction
de la littérature, et de la célébrité
– cette façade dissimulant (souvent très
mal) le vide vertigineux qui habite certains… inutile
de citer des noms, on les connaît tous – il
reste que ni Rubinstein, ni Doubinsky n’en sont.
B.
Longre
(mars 2008)
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Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

Sébastien Doubinsky a notamment publié
trois romans chez Actes Sud : Les Vies parallèles de
Nicolaï Bakhmaltov (1993), La Naissance de la télévision
selon le Bouddha (1995), fragments d'une révolution
(1998), et, au cherche midi : Le Livre muet (2007)
Du même
auteur, à paraître
The
Babylonian Trilogy (PS Publishing)
http://ytak.club.fr/doubinsky.html
www.cherche-midi.com
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