|
Les
gens simples
Sans domicile fixe de Guillaume Le Blanc
est un ouvrage sur les gens simples, à qui rien n’arrive,
et sur les démunis, les miséreux. Les gens simples
subissent leur vie : une vie médiocre, banale, ennuyeuse,
terne. Ils rêvent de s’en extirper afin de voguer vers
un ailleurs plein de promesses, de bonheur, de changement, pour
transformer ce qui est en eux et hors d’eux. « Partir
» est un leitmotiv lancinant, une obsession. Emile et Kashia
fuient et se fuient. Mais où qu’ils aillent, ils seront
toujours les mêmes. A moins qu’Emile rencontre l’amour
dans les beaux yeux verts de Sveva ; l’amour qui est peut-être
l’unique note d’espoir véritable.
D’autres comme Taddeus partent par obligation, pour abandonner
une vie misérable, trop difficile, tentés par des
vendeurs, des voleurs (?), de rêves qui s’enrichissent
à leurs dépens en leur prenant le peu qu’ils
possèdent.
La chute du mur de Berlin, la création de l’Europe
ont pu sembler une ouverture vers la liberté, la paix entre
les peuples, l’égalité de leurs droits. Pourtant
pour Guillaume Le Blanc, c’est une vision bien utopique et
angélique. L ‘expérience, les propos, les rêves
des protagonistes de son ouvrage le prouvent.
 |
La
France constitue le rêve des malheureux et des pauvres
: « ils me disent qu’à Bordeau y a
du travail sur les chantiers (…) on peut tout faire
en France (…) l’école là-bas c’est
beaucoup mieux, il y a des ordinateurs dans les écoles.
Ils me disent, pense à tes enfants qui pourront étudier…
». Mais c’est un leurre tragique. Alors que
Kashia « pense à la vraie vie, derrière
la vie grise et sale », une vie lumineuse à
Paris, avec les musées, les beaux quartiers, Paris
se révèle aussi misérable, aussi terne
que Varsovie.Le bonheur semble impossible à trouver
hors de soi. |
Une fois à Paris, Kashia comprend que « jamais
(elle) ne fu(t) plus heureuse que dans [sa] cuisine… ».
Une fois à Sangatte, dans la rue et le froid, «Emile
et Nadia nettoy(ent) les pare-brises des voitures aux carrefours
(…) Velickha fai(t) la manche ». Kashia et Katrin
se prostituent. Et tous sont irrémédiablement seuls,
insatisfaits, encore plus malheureux qu’auparavant.
Guillaume le Blanc peint des êtres qui espèrent sortir
de la médiocrité, de la misère et qui aiment
la vie. Mais malheureusement, la vie ne les aime pas et les maltraite,
quand elle ne les rejette pas. Martin Podavski meurt au moment où
son rêve se réalise enfin.
Sans domicile fixe est un très
beau livre, émouvant et grave. Il stimule le lecteur à
la tolérance envers l’Autre. Il incite à réfléchir
tout comme le font aussi les photographies à l’ouverture
de chacun des chapitres. Elles nous entraînent sur des routes
et des lieux désertiques, vers l’infini, la liberté.
Le lecteur est alors seul devant ces petites fenêtres ouvertes
sur un ailleurs : d’espoir ou de désespoir ?
Annie
Forest-Abou Mansour
(novembre 2004)

Le
Passant Ordinaire, revue internationale de création et de
pensée critique
http://www.passant-ordinaire.com
|