L’art
et la manière de rêver en couleurs
A
cheval sur la frontière entre rêve et réalité,
le premier film parisien de Michel Gondry est une merveille
de divertissement.
Un roulement
de batterie joué face à la caméra, et le
film est lancé ! L’émission que tourne Stéphane,
dans un petit studio équipé de façon très
artisanale dans un coin de son appartement, définit d’entrée
la règle du jeu. Ce bricoleur bourré d‘énergie,
inventeur à l’imagination débordante, c’était
sans doute, il y a 20 ans, Michel Gondry, as du clip formé
au système D comme débrouille, ancien batteur,
aujourd’hui l’un des cinéastes modernes les
plus créatifs qui soient.
D’entrée,
le présentateur touche-à-tout, musicien, réalisateur
et philosophe explique à ses téléspectateurs
(imaginaires?) la recette de son art. Tout est dans les ingrédients
: les rêves, leurs origines, leurs évolutions et
les idées qu’ils révèlent au cerveau
humain. Ce mode de création original est suivi à
la lettre par le cinéaste Gondry qui réalise une
oeuvre éblouissante, véritable ravissement audiovisuel.
| Pour
conter les tracas d’un jeune artiste revenu du Mexique
à Paris pour occuper un premier emploi d’illustrateur
(Gabriel Garcia Bernal curieusement trilingue, comme l‘ensemble
de la distribution d‘ailleurs), les figures de style
se multiplient au fil d’une narration bavarde, à
la première personne. Le savoir-faire du clip (à
grands renforts d’une musique passable) et le goût
prononcé pour l’animation à l’ancienne,
mêlée au jeu des acteurs, s’expriment
de mille manières. Renversements de décors,
transformations surréalistes des lieux et des personnages,
superbes compositions de couleurs, de formes mouvantes,
objets, animaux, nuages… C’est une merveille
pleine d’astuces, ultra vivante, qui revisite une
jeunesse parisienne avec un brin de nostalgie. |

|
L’action
vire-volte principalement dans trois pièces, grâce
à une excellente mise en scène des espaces. Elle
suit le graphiste de sa petite chambre d’enfant (inchangée
depuis plus de 10 ans) jusqu’au bureau de son employeur,
un fabricant de calendriers, en passant chez Stéphanie,
la voisine de palier, une jeune artiste aux idées contiguës
(Charlotte Gainsbourg, forcément mignonne). Le boulot
s’avérant très vite décevant,
La Science des rêves a pour thème
l’amour, ou l’amitié, magnifié par
la création, le jeu enfantin et le pouvoir de l’imagination.
L’intrigue
devient vite un lumineux labyrinthe en développant surtout
l’interpénétration entre rêve et réalité.
En dehors d’un Paris très bien montré sous
un regard neuf et connaisseur, l’histoire est transportée
en des endroits fabuleux, de mystérieux coins de nature
qui servent de refuges imaginaires au héros fuyant notamment
le milieu professionnel — à savourer tout particulièrement,
la satire du travail de bureau en PME (avec encore un second
rôle réussi pour Alain Chabat, en collègue
lourdaud).
Les synapses débridées, le récit se place
à un niveau égocentrique, cérébral,
mais aussi très ludique. Rêveur intense, le timide
Stéphane en vient à ne plus savoir quand il est
éveillé. Ses déclarations d’amour
maladroites, glissées sous la porte, ont-elles vraiment
eu lieu? Comment distinguer entre la complicité, la collaboration,
la complémentarité, la compassion ?… La
relation parfaite, rêvée, n’existe pas, à
la différence de la joie réelle de changer le
monde par la création (symbolisée par un poney
mécanique galopant). Comme dans ce rêve d’enfance
où les mains deviennent géantes au bout des bras,
l’envie de créer et d’aimer passionnément
n‘a simplement pas de mesure.
L’adolescence de l’art
Le rapport
aux images et aux sons paraît même une source intarissable
de plaisirs, baignée d’une aura de bienveillance.
Ainsi, excitées comme des puces, Stéphanie et
sa copine Zoé (Emma de Caunes, craquante) appellent leur
voisin en pleine nuit pour lui demander la démonstration
d’autres illusions d’optique… De cette magie
(audio)visuelle, les spectateurs vont sûrement en redemander
aussi à Michel Gondry. Pour son premier scénario,
et son premier film parisien, « l’enfant prodige
», le wizkid (contraction de wizard et de kid)
originaire de Versailles reprend de nombreux éléments
de ses précédents ouvrages (deux longs métrages
de fiction tournés aux Etats-Unis et tant de clips) pour
signer un film touchant, sincère et personnel. La
Science des rêves est une œuvre de
jeunesse. Nostalgie du plein épanouissement artistique,
de la poursuite romantique d‘un certain idéal de
compagne, recherche anxieuse du bonheur de créer des
images, on est à l’opposé du précédent
film de Michel Gondry, un documentaire, juste pour le plaisir,
sur une fête de quartier un été à
Brooklyn (Dave Chappelle‘s Block Party,
2005, inédit en France) .
François
Cavaillès
(juillet 2006)

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