Fils unique
De Stéphane Audéguy

Gallimard 2006

Parution en poche - Folio, 2008

 

 

Dans le blanc des Confessions : un XVIIIe siècle en rose et en noir

Une bonne idée de départ : partir du personnage du frère aîné de Jean-Jacques Rousseau, de dix ans plus âgé que lui, et remplir les blancs de sa vie dont Rousseau ne nous dit pas grand-chose, sinon qu’il vira libertin et qu’on n’en eut vite plus de nouvelles.
Le récit suit la vie de Rousseau, de ses années genevoises à son voyage vers Paris, de son emploi d’apprenti horloger à celui de fabricant d’automates (l’histoire est plus complexe encore, mais on abrège), de son séjour à la Bastille (où il rencontre Sade) à sa vie de héros de la révolution (le vieillard de la Bastille, c’est lui), d’homme à tout faire d’une maison close (de luxe) et de soutien à la cause des femmes (ou du moins de celle qui prend cette cause en main).
Tout cela est très bien écrit et l’on entend souvent un rythme et des tonalités proches de la prose de Jean-Jacques, même si le dernier mot du texte est laissé semble-t-il à Diderot à travers la dernière phrase du Neveu de Rameaurira bien qui rira le dernier »). Le fait de survivre à son cadet et sa position d’aîné permettent effectivement au personnage de regarder de haut son jeune frère (ce qui fonctionne très bien pendant les années de Genève où l’enfance de Jean-Jacques Rousseau est vue de biais de façon tout à fait intéressante et convaincante). Cela gêne davantage lorsque la révolution venue, on assigne aux idées de celui-ci un rôle déterminant et assez catastrophique (certes, nous dit le frère, ces idées ont été mal comprises et mal maîtrisées dans leurs effets, mais la vision qu’il nous propose des événements est assez étroite).
L’aîné a la vie bien chevillée au corps puisqu’il est encore vert dans les années 1790. La narration de sa vie, faite à la première personne, nous permet d’assister à de nombreuses scènes savoureuses et variées : la rencontre d’un homme éclairé, les dangers des grands chemins, la vie d’un cercle libertin, les escroqueries scientifiques du temps, les rites d’une maison close, etc. Plus qu’un « roman », au sens où on l’entend banalement (c'est-à-dire la création d’un personnage auquel on croit et à travers lequel on vit), il s’agit ici d’une succession d’échappées vers un XVIIIe siècle décliné sous diverses perspectives.
Un roman picaresque moderne en somme, qui nous livre un point de vue sur ce temps, point de vue très partiel et partial d’un homme tiré de l’ombre des Confessions qui nous livre les siennes sans retenue aucune (ah, si Jean-Jacques avait été ce libertin …).

Anne-Marie Mercier-Faivre
(novembre 2006)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.gallimard.fr/