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Ultimes tentatives
pour enrayer le désordre du monde
Les Voyages
de Gulliver
de Jonathan Swift (1667-1745) est une oeuvre qui a paradoxalement
longtemps souffert de sa grande popularité : relégués
au rayon jeunesse des bibliothèques, considérés
par le grand public comme de jolies aventures féeriques,
ces voyages imaginaires ont souvent été remaniés,
publiés dans des adaptations édulcorées, tronquées,
fatalement insipides. Un enfant peut néanmoins y trouver
son compte et son plaisir, car il est vrai que l'oeuvre se prête
à de multiples interprétations et niveaux de lecture.
Avec Saturnales de Swift, Emmanuelle Rousset ouvre
ainsi d'autres horizons : cet ouvrage est une relecture (voire une
réécriture) érudite et philosophique de l'oeuvre
swiftienne tout entière. Car Swift n'est pas l'homme d'un
seul ouvrage, il a aussi rédigé de nombreux essais
satiriques, politique, dont les plus connus sont Le conte
du tonneau, La bataille des livres, Argument
contre l'abolition du christianisme ou encore Une
modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d'être
à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les
rendre utiles au public... Saturnales de Swift
remet le penseur à la place qu'il n'aurait jamais dû
quitter, par le biais d'une métaphysique alambiquée
et d'un lyrisme poétique âpre : un discours qui opère
de constants va-et-vient entre les concepts et l'oeuvre, pour tenter
de saisir l'essence même de la pensée et de l'écriture
swiftiennes.
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pensée précisément caractérisée,
selon Emmanuelle Rousset, par le renversement, qui structure
non seulement l'existence, mais aussi la plupart des écrits
du satiriste ; elle intitule ainsi son étude "saturnales",
ces fêtes romaines organisées en l'honneur de Saturne,
père de Jupiter, Dieu du temps (Chronos pour les Grecs),
dévoreur de ses propres enfants... Des fêtes durant
lesquelles régnait une liberté absolue, où
les esclaves prenaient la place du maître... quel point
de convergence peut être établi entre ses débauches,
ses désordres et l'auteur irlandais ? Le brusque retournement,
qui crée un désordre, tout en réordonnant
le désordre social et cosmique du monde : la stratégie
de Swift est en effet l'ironie, qui « coupe les mondes
en deux », et qui, ainsi que Socrate le faisait, feint
l'ignorance pour mieux révéler l'ignorance de
l'autre, creusant le mensonge pour mieux l'exposer. En réalité,
tout est question d'inversion de point de vue et quand le cheval
apparaît comme un animal raisonnable, l'homme redevient
animal... |
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Le texte d'Emmanuelle
Rousset résonne comme une sombre et rageuse litanie, et mêle
histoire intime (Swift souffrit de ses ruptures amoureuses, de l'obscurité
qui entourait sa naissance, d'ambitions et de projets politiques
avortés et de son "exil" irlandais, loin de Londres),
histoire littéraire et histoire tout court : un dix-huitième
siècle essentiellement politique, incarné par la loi
des hommes, source même du mal et des injustices ("elle
(la loi) rendit coupable ce qui ne l'était pas.(...)
il n'est pas de mal tant qu'il n'est pas de loi, le mal ne commence
s'il n'est imputé."). L'écrivain est décrit
comme un rebelle (à l'image de Socrate) dont la seule arme
est la plume qui renverse l'ordre établi fondé sur
des valeurs faussées, une révolte qui demeure cependant
profondément conformiste et morale ("une conformité
zélée et séditieuse") : la pensée
morale de Jonathan Swift (qui fut le doyen de la cathédrale
Saint-Patrick de Dublin) est en effet fondée sur de solides
valeurs chrétiennes, plus particulièrement anglicanes.
L'auteur étudie plus spécifiquement des thèmes
clés et intitule ainsi certains chapitre : "La raison/Cavalcades",
"Relativisme / Balances"... séparant les
notions abordées par des obliques comme pour en accentuer
les ambivalences.
Saturnales
est une lecture subtile de Swift, et montre finement que ce n'est
pas l'oeuvre qui est à blâmer (comme l'ont fait beaucoup
de contemporains de l'auteur), mais le monde et la condition humaine,
tels qu'ils se sont révélés dans l'oeuvre.
Saturnales est un hommage non déguisé
(l'auteur est comparé à Socrate ou à Platon
: "Swift écrit comme Platon") à un
écrivain qui oscille entre deux contradictions intimes (bâtard
et génie), entre deux mondes (l'Irlande et l'Angleterre),
de la même façon que la nature humaine imparfaite de
Lemuel Gulliver est prise en étau entre le raisonnable Houyhnhnm
et la bête Yahoo. C'est un texte violent et ardu que nous
propose Emmanuelle Rousset, qui se refuse toute retenue, préférant,
à l'analyse littéraire conventionnelle, une écriture
qui s'épanche en une poésie cataclysmique dont on
ressent la passion, dès les premières lignes ; une
façon très personnelle de dénoncer les désordres
(irréparables ?) du monde et de la nature humaine, à
travers l'oeuvre d'un auteur qui n'a cessé de le faire.
Blandine
Longre
(novembre 2002)

Les
éditions Verdier
http://www.editions-verdier.fr/
Swift
http://rocbo.chez.tiscali.fr/litter/swift/modestepropos.htm
http://www.lire.fr/extrait.asp/idC=36273/idTC=13/idR=200/idG=9
http://www.jaffebros.com/lee/gulliver/index.html
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