Saturnales de Swift
Verdier, oct. 2002


Ultimes tentatives pour enrayer le désordre du monde

Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1667-1745) est une oeuvre qui a paradoxalement longtemps souffert de sa grande popularité : relégués au rayon jeunesse des bibliothèques, considérés par le grand public comme de jolies aventures féeriques, ces voyages imaginaires ont souvent été remaniés, publiés dans des adaptations édulcorées, tronquées, fatalement insipides. Un enfant peut néanmoins y trouver son compte et son plaisir, car il est vrai que l'oeuvre se prête à de multiples interprétations et niveaux de lecture. Avec Saturnales de Swift, Emmanuelle Rousset ouvre ainsi d'autres horizons : cet ouvrage est une relecture (voire une réécriture) érudite et philosophique de l'oeuvre swiftienne tout entière. Car Swift n'est pas l'homme d'un seul ouvrage, il a aussi rédigé de nombreux essais satiriques, politique, dont les plus connus sont Le conte du tonneau, La bataille des livres, Argument contre l'abolition du christianisme ou encore Une modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public... Saturnales de Swift remet le penseur à la place qu'il n'aurait jamais dû quitter, par le biais d'une métaphysique alambiquée et d'un lyrisme poétique âpre : un discours qui opère de constants va-et-vient entre les concepts et l'oeuvre, pour tenter de saisir l'essence même de la pensée et de l'écriture swiftiennes.

Une pensée précisément caractérisée, selon Emmanuelle Rousset, par le renversement, qui structure non seulement l'existence, mais aussi la plupart des écrits du satiriste ; elle intitule ainsi son étude "saturnales", ces fêtes romaines organisées en l'honneur de Saturne, père de Jupiter, Dieu du temps (Chronos pour les Grecs), dévoreur de ses propres enfants... Des fêtes durant lesquelles régnait une liberté absolue, où les esclaves prenaient la place du maître... quel point de convergence peut être établi entre ses débauches, ses désordres et l'auteur irlandais ? Le brusque retournement, qui crée un désordre, tout en réordonnant le désordre social et cosmique du monde : la stratégie de Swift est en effet l'ironie, qui « coupe les mondes en deux », et qui, ainsi que Socrate le faisait, feint l'ignorance pour mieux révéler l'ignorance de l'autre, creusant le mensonge pour mieux l'exposer. En réalité, tout est question d'inversion de point de vue et quand le cheval apparaît comme un animal raisonnable, l'homme redevient animal...

Le texte d'Emmanuelle Rousset résonne comme une sombre et rageuse litanie, et mêle histoire intime (Swift souffrit de ses ruptures amoureuses, de l'obscurité qui entourait sa naissance, d'ambitions et de projets politiques avortés et de son "exil" irlandais, loin de Londres), histoire littéraire et histoire tout court : un dix-huitième siècle essentiellement politique, incarné par la loi des hommes, source même du mal et des injustices ("elle (la loi) rendit coupable ce qui ne l'était pas.(...) il n'est pas de mal tant qu'il n'est pas de loi, le mal ne commence s'il n'est imputé."). L'écrivain est décrit comme un rebelle (à l'image de Socrate) dont la seule arme est la plume qui renverse l'ordre établi fondé sur des valeurs faussées, une révolte qui demeure cependant profondément conformiste et morale ("une conformité zélée et séditieuse") : la pensée morale de Jonathan Swift (qui fut le doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin) est en effet fondée sur de solides valeurs chrétiennes, plus particulièrement anglicanes. L'auteur étudie plus spécifiquement des thèmes clés et intitule ainsi certains chapitre : "La raison/Cavalcades", "Relativisme / Balances"... séparant les notions abordées par des obliques comme pour en accentuer les ambivalences.

Saturnales est une lecture subtile de Swift, et montre finement que ce n'est pas l'oeuvre qui est à blâmer (comme l'ont fait beaucoup de contemporains de l'auteur), mais le monde et la condition humaine, tels qu'ils se sont révélés dans l'oeuvre. Saturnales est un hommage non déguisé (l'auteur est comparé à Socrate ou à Platon : "Swift écrit comme Platon") à un écrivain qui oscille entre deux contradictions intimes (bâtard et génie), entre deux mondes (l'Irlande et l'Angleterre), de la même façon que la nature humaine imparfaite de Lemuel Gulliver est prise en étau entre le raisonnable Houyhnhnm et la bête Yahoo. C'est un texte violent et ardu que nous propose Emmanuelle Rousset, qui se refuse toute retenue, préférant, à l'analyse littéraire conventionnelle, une écriture qui s'épanche en une poésie cataclysmique dont on ressent la passion, dès les premières lignes ; une façon très personnelle de dénoncer les désordres (irréparables ?) du monde et de la nature humaine, à travers l'oeuvre d'un auteur qui n'a cessé de le faire.

Blandine Longre
(novembre 2002)


Les éditions Verdier
http://www.editions-verdier.fr/

Swift
http://rocbo.chez.tiscali.fr/litter/swift/modestepropos.htm

http://www.lire.fr/extrait.asp/idC=36273/idTC=13/idR=200/idG=9

http://www.jaffebros.com/lee/gulliver/index.html