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Le
talent littéraire ne protège pas toujours de l’ennui.
Il suffit d’entendre
qu’un nouveau roman de Ian McEwan paraît pour que critiques
et lecteurs s’enthousiasment. Il est vrai qu’après
Expiation,
véritable tour de force romanesque, nous attendions tous
le suivant ; mais on pouvait aussi supposer qu'il aurait été
difficile de faire mieux… D’où la relative déception
qui accompagne la lecture de Saturday,
récit de la journée d’un neurochirurgien londonien,
récit d’une vie aussi, du monde intérieur d’un
homme en proie à des sentiments et des réflexions
que beaucoup sont susceptibles de partager. L’esprit analytique
d’Henry Perowne, rarement au repos, décortique chaque
pensée, chaque geste quotidien, génère sans
discontinuer de nouvelles associations d’idées, des
sensations neuves ou des réminiscences ; cette journée
de samedi s’annonce relativement tranquille et heureuse :
en prévision, sa partie hebdomadaire de squash avec un confrère,
une répétition de son fils musicien, la préparation
du dîner pour accueillir sa fille Daisy, jeune poétesse
prometteuse, qu’il n’a pas vue depuis plusieurs mois,
la réconciliation de cette dernière avec son irascible
grand-père, poète lui aussi, et surtout, la présence
de son épouse Rosalind, qu’il n’a jamais cessé
d’aimer et de désirer. Seule ombre au tableau : une
visite à sa mère, qui vit maintenant dans un brouillard
de souvenirs éclatés.
Mais de petits événements traumatiques (qui reflètent
de grandes catastrophes humaines comme le 11 septembre ou, plus
insidieusement, l’ombre du terrorisme qui plane sur le monde
actuel) vont s’accumuler pour faire de cette journée
du 15 février 2003 tout autre chose : un accident de voiture
sans gravité, une altercation avec trois petites frappes,
la manifestation contre la guerre en Irak, et la chute d’un
avion, observée par Henry au petit matin, depuis la fenêtre
de sa chambre. Les événements politiques jouent un
rôle essentiel dans Saturday, permettant
au protagoniste de se sentir relié au reste du monde ; les
prises de position d’Henry demeurent prudentes (contrairement
à l’impétuosité de ses enfants) ; humainement,
il ne peut être contre la guerre - depuis qu’il a vu
sur l’un de ses patients les séquelles des tortures
infligées lors d’un séjour dans les geôles
irakiennes. De même, il ne peut s’empêcher d’éprouver
du dégoût face aux silhouettes des femmes couvertes
de la traditionnelle burkha , croisées dans les rues de Londres,
ou de l’étonnement face aux manifestants portés
par un généreux élan, qui se disent contre
la guerre mais jamais contre Saddam Hussein.
Puis ses pensées, qui coulent à flots, l’amènent
à analyser le sentiment de culpabilité que, selon
lui, ressent tout occidental – face au reste du monde, moins
chanceux. De la géopolitique, il passe à la littérature
(sa fille Daisy lui conseille des lectures afin d’amadouer
son esprit hautement scientifique et rationnel, et de lui apprendre
à goûter aux plaisirs de l’imagination), à
ses souvenirs (sa rencontre avec Rosalind, puis avec le père
de celle-ci) ou à la réussite professionnelle de ses
enfants.
Mais la tournure d’esprit du protagoniste, largement influencée
(voire déformée) par son métier, les excès
introspectifs, le souci quasi pathologique du détail finissent
par lasser, quand bien même l’exercice de style serait
admirablement réussi. La dernière partie paraît
forcée et invraisemblable (remettant en cause le caractère
plutôt ordinaire des événements précédents)
et l’irruption tragique sonne faux. Certaines scènes
défilent au ralenti et provoquent un ennui indéniable
(comme cette interminable partie de squash, la description de sa
confortable voiture ou les déambulations urbaines de Perowne)
et il manque de toute évidence la causticité d’un
David Lodge pour alléger l’ensemble.
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Le roman,
construit en cinq actes, se caractérise en effet par
une écriture minutieuse, souvent froidement clinique
dans sa précision et assortie d’analogies ou
de remarques médicales complexes (que nous acceptons
sans nécessairement comprendre…) ; mais ce que
ressasse Perowne est habilement amené, ses réflexions
sur la condition humaine sont acérées, fines
et son ouverture d’esprit, constante, sert parfaitement
sa saine philosophie de l’existence (il ne croit en
rien sauf au hasard et à son humanité) et se
démarque volontairement des fanatismes montants (religieux
ou politiques) – Ian McEwan donne à voir un homme
qui nous ressemble, préoccupé par les incertitudes
d’un XXIe siècle où le repli sur soi et
la résignation face aux nouveaux dangers pourraient
bien avoir raison de nos sociétés. |
B.
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.ianmcewan.com/
L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk
le Booker Prize
http://www.bookerprize.co.uk
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