Saturday
J. Cape 2005

Samedi
traduit de l'anglais par France Camus-Pichon
Gallimard, 2006

Parution en poche - Folio, 2008

 

 

Le talent littéraire ne protège pas toujours de l’ennui.

Il suffit d’entendre qu’un nouveau roman de Ian McEwan paraît pour que critiques et lecteurs s’enthousiasment. Il est vrai qu’après Expiation, véritable tour de force romanesque, nous attendions tous le suivant ; mais on pouvait aussi supposer qu'il aurait été difficile de faire mieux… D’où la relative déception qui accompagne la lecture de Saturday, récit de la journée d’un neurochirurgien londonien, récit d’une vie aussi, du monde intérieur d’un homme en proie à des sentiments et des réflexions que beaucoup sont susceptibles de partager. L’esprit analytique d’Henry Perowne, rarement au repos, décortique chaque pensée, chaque geste quotidien, génère sans discontinuer de nouvelles associations d’idées, des sensations neuves ou des réminiscences ; cette journée de samedi s’annonce relativement tranquille et heureuse : en prévision, sa partie hebdomadaire de squash avec un confrère, une répétition de son fils musicien, la préparation du dîner pour accueillir sa fille Daisy, jeune poétesse prometteuse, qu’il n’a pas vue depuis plusieurs mois, la réconciliation de cette dernière avec son irascible grand-père, poète lui aussi, et surtout, la présence de son épouse Rosalind, qu’il n’a jamais cessé d’aimer et de désirer. Seule ombre au tableau : une visite à sa mère, qui vit maintenant dans un brouillard de souvenirs éclatés.

Mais de petits événements traumatiques (qui reflètent de grandes catastrophes humaines comme le 11 septembre ou, plus insidieusement, l’ombre du terrorisme qui plane sur le monde actuel) vont s’accumuler pour faire de cette journée du 15 février 2003 tout autre chose : un accident de voiture sans gravité, une altercation avec trois petites frappes, la manifestation contre la guerre en Irak, et la chute d’un avion, observée par Henry au petit matin, depuis la fenêtre de sa chambre. Les événements politiques jouent un rôle essentiel dans Saturday, permettant au protagoniste de se sentir relié au reste du monde ; les prises de position d’Henry demeurent prudentes (contrairement à l’impétuosité de ses enfants) ; humainement, il ne peut être contre la guerre - depuis qu’il a vu sur l’un de ses patients les séquelles des tortures infligées lors d’un séjour dans les geôles irakiennes. De même, il ne peut s’empêcher d’éprouver du dégoût face aux silhouettes des femmes couvertes de la traditionnelle burkha , croisées dans les rues de Londres, ou de l’étonnement face aux manifestants portés par un généreux élan, qui se disent contre la guerre mais jamais contre Saddam Hussein.
Puis ses pensées, qui coulent à flots, l’amènent à analyser le sentiment de culpabilité que, selon lui, ressent tout occidental – face au reste du monde, moins chanceux. De la géopolitique, il passe à la littérature (sa fille Daisy lui conseille des lectures afin d’amadouer son esprit hautement scientifique et rationnel, et de lui apprendre à goûter aux plaisirs de l’imagination), à ses souvenirs (sa rencontre avec Rosalind, puis avec le père de celle-ci) ou à la réussite professionnelle de ses enfants.

Mais la tournure d’esprit du protagoniste, largement influencée (voire déformée) par son métier, les excès introspectifs, le souci quasi pathologique du détail finissent par lasser, quand bien même l’exercice de style serait admirablement réussi. La dernière partie paraît forcée et invraisemblable (remettant en cause le caractère plutôt ordinaire des événements précédents) et l’irruption tragique sonne faux. Certaines scènes défilent au ralenti et provoquent un ennui indéniable (comme cette interminable partie de squash, la description de sa confortable voiture ou les déambulations urbaines de Perowne) et il manque de toute évidence la causticité d’un David Lodge pour alléger l’ensemble.

Le roman, construit en cinq actes, se caractérise en effet par une écriture minutieuse, souvent froidement clinique dans sa précision et assortie d’analogies ou de remarques médicales complexes (que nous acceptons sans nécessairement comprendre…) ; mais ce que ressasse Perowne est habilement amené, ses réflexions sur la condition humaine sont acérées, fines et son ouverture d’esprit, constante, sert parfaitement sa saine philosophie de l’existence (il ne croit en rien sauf au hasard et à son humanité) et se démarque volontairement des fanatismes montants (religieux ou politiques) – Ian McEwan donne à voir un homme qui nous ressemble, préoccupé par les incertitudes d’un XXIe siècle où le repli sur soi et la résignation face aux nouveaux dangers pourraient bien avoir raison de nos sociétés.

B. Longre
(septembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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