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L'art
du coup de théâtre...
| Les
amateurs de William Wilkie Collins,
maître du roman dix-neuviémiste dit de "sensation",
se plongeront avec félicité dans le monde rocambolesque
et l'intrigue à rebondissements de Fingersmith,
roman victorien à suspense du meilleur cru, agrémenté
de quelques touches salaces et féministes qui trahissent
sa modernité. On y rencontre des jeunes filles innocentes
(ou presque), un "villain" (le traditionnel méchant,
passablement amoral), nombre de neurasthéniques et
d'aliénées, d'horribles infirmières musclées,
des médecins peu fiables, quelques brigands de piètre
envergure, des criminels et autres condamnés à
mort, des érudits en quête de sensations honteuses
et surtout, une maîtresse femme, Mrs Sucksby, "éleveuse"
d'enfants à la chaîne : des nourrissons dont
elle a la garde et qu'elle endort à l'aide de quelques
cuillérées de gin... C'est chez elle que grandit
Susan Trinder, une orpheline pour laquelle Mrs Sucksby éprouve
une affection toute particulière, inexplicable.
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Jusqu'au jour
où débarque "Gentleman", un aristocrate
désargenté qui a jeté son dévolu sur
une jeune oie blanche, Maud Lilly (censée hériter
d'une immense fortune après son mariage) ; l'homme a cependant
besoin d'une complice pour mener son "affaire" à
son terme et convaincre Miss Lilly de la sincérité
de son amour pour elle ; Susan, à tout juste dix-sept ans,
se voit engager comme femme de chambre de Maud Lilly, et est chargée
d'influencer les sentiments de la jeune aristocrate. Gentleman,
lui, est devenu le secrétaire particulier de Mr Lilly, l'oncle
de la demoiselle, un lettré anthologiste, un original.
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En
dire davantage amenuiserait le plaisir à venir du lecteur
et l'intrigue, emberlificotée à souhait (comportant
bien entendu des secrets enfouis dans un passé qui tarde
à se dévoiler), se prête mal à un
synopsis. Ajoutons cependant qu'en sus de la galerie de personnages
pittoresques, tous les "ingrédients" qui font
un bon roman (le "page-turner" anglo-saxon) sont présents
: une narration sans failles, menée, à tour de
rôle, sur le mode de la confession ou du journal par les
deux jeunes filles (Susan Trinder a beau être une illettrée
incurable, son style oralisé ne manque pas de charme
et Maud Lilly est son antithèse), une progression psychologique
finement élaborée, une fresque kaléidoscopique
de l'Angleterre victorienne, de ses moeurs et de ses hypocrisies,
qui s'appuie sur des recherches documentaires fiables (en particulier
pour la description des asiles). |
L'atmosphère
est bien sûr "collinsienne", mais rappelle aussi
bon nombre d'autres oeuvres romanesques, comme celles de Richardson
(Pamela ou Clarissa) ou de Defoe (Moll Flanders)
et bien sûr de Dickens (Great
Expectations). Pour toutes ces raisons, ce troisième
roman de Sarah Waters ne peut d'emblée être rangé
dans un sous-genre dit "populaire" et mérite que
l'on s'y attarde.
Blandine
Longre
(mai 2003)
Affinity
(Virago, 1999) - Affinités (Denoël,
2005)
| Un
autre roman de Sarah Waters, publié en 1999 par Virago,
vient d'être traduit en français : Affinity,
un récit ténébreux et intimiste, qui lui
aussi a pour cadre l'Angleterre victorienne. Le roman se compose
de deux journaux intimes (là encore l'influence de Wilkie
Collins saute aux yeux), ceux de deux jeunes filles, Selina
Dawes, une médium emprisonnée à Millbanks,
au coeur de Londres, pour un crime dont on ne sait si elle est
coupable et Margaret Prior, une jeune célibataire cultivée,
de bonne famille, qui a décidé de découvrir
la prison et de rencontrer les détenues, et tenter ainsi
d'alléger leur sort. L'atmosphère oppressante
des deux récits croisés et les "esprits"
(dont Selina dit être entourée) apportent une intensité
effrayante au récit, tandis que l'on se demande si Margaret,
dont la santé mentale est fragile, n'est pas en train
de succomber à un effroyable piège. |
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Les sentiments
de Margaret et sa folie montante sont narrés avec talent,
et les descriptions particulièrement minutieuses de la vie
quotidienne des prisonnières et de leurs geôlières
sont dignes d'un documentaire. Les autres personnages apparaissent
cependant comme en coulisses (une impression renforcée par
le choix narratif) et il est vrai que l'on aimerait en savoir parfois
davantage ; mais là réside peut-être la qualité
de cet ouvrage : laisser dans l'ombre certains éléments
(et nous permettre d'user de notre imagination) pour mieux éclairer
la relation extraordinaire qui prend forme entre Margaret et Selina,
au fond d'une petite cellule sinistre.
B.
Longre
(septembre 2003)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.virago.co.uk
http://81.93.4.22/catalogue-denoel/Welcome_denoel.htm
http://www.sarahwaters.com/
http://www.meekermuseum.com/peytonp.html
http://www.cmonitor.com/stories/top100/grace_metalious.shtml
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