Affinity (Virago, 1999)
Affinités (Denoël, 2005)

parution en poche
10/18, Domaine étranger, 2006

Fingersmith (Virago, 2003)
Du bout des doigts (Denoël, 2003)
traduit de l'anglais par Erika Abrams
parution en poche
10/18, Domaine étranger, 2005

 


L'art du coup de théâtre...

Les amateurs de William Wilkie Collins, maître du roman dix-neuviémiste dit de "sensation", se plongeront avec félicité dans le monde rocambolesque et l'intrigue à rebondissements de Fingersmith, roman victorien à suspense du meilleur cru, agrémenté de quelques touches salaces et féministes qui trahissent sa modernité. On y rencontre des jeunes filles innocentes (ou presque), un "villain" (le traditionnel méchant, passablement amoral), nombre de neurasthéniques et d'aliénées, d'horribles infirmières musclées, des médecins peu fiables, quelques brigands de piètre envergure, des criminels et autres condamnés à mort, des érudits en quête de sensations honteuses et surtout, une maîtresse femme, Mrs Sucksby, "éleveuse" d'enfants à la chaîne : des nourrissons dont elle a la garde et qu'elle endort à l'aide de quelques cuillérées de gin... C'est chez elle que grandit Susan Trinder, une orpheline pour laquelle Mrs Sucksby éprouve une affection toute particulière, inexplicable.

Jusqu'au jour où débarque "Gentleman", un aristocrate désargenté qui a jeté son dévolu sur une jeune oie blanche, Maud Lilly (censée hériter d'une immense fortune après son mariage) ; l'homme a cependant besoin d'une complice pour mener son "affaire" à son terme et convaincre Miss Lilly de la sincérité de son amour pour elle ; Susan, à tout juste dix-sept ans, se voit engager comme femme de chambre de Maud Lilly, et est chargée d'influencer les sentiments de la jeune aristocrate. Gentleman, lui, est devenu le secrétaire particulier de Mr Lilly, l'oncle de la demoiselle, un lettré anthologiste, un original.

En dire davantage amenuiserait le plaisir à venir du lecteur et l'intrigue, emberlificotée à souhait (comportant bien entendu des secrets enfouis dans un passé qui tarde à se dévoiler), se prête mal à un synopsis. Ajoutons cependant qu'en sus de la galerie de personnages pittoresques, tous les "ingrédients" qui font un bon roman (le "page-turner" anglo-saxon) sont présents : une narration sans failles, menée, à tour de rôle, sur le mode de la confession ou du journal par les deux jeunes filles (Susan Trinder a beau être une illettrée incurable, son style oralisé ne manque pas de charme et Maud Lilly est son antithèse), une progression psychologique finement élaborée, une fresque kaléidoscopique de l'Angleterre victorienne, de ses moeurs et de ses hypocrisies, qui s'appuie sur des recherches documentaires fiables (en particulier pour la description des asiles).

L'atmosphère est bien sûr "collinsienne", mais rappelle aussi bon nombre d'autres oeuvres romanesques, comme celles de Richardson (Pamela ou Clarissa) ou de Defoe (Moll Flanders) et bien sûr de Dickens (Great Expectations). Pour toutes ces raisons, ce troisième roman de Sarah Waters ne peut d'emblée être rangé dans un sous-genre dit "populaire" et mérite que l'on s'y attarde.

Blandine Longre
(mai 2003)

 

 

 

 

Affinity (Virago, 1999) - Affinités (Denoël, 2005)

Un autre roman de Sarah Waters, publié en 1999 par Virago, vient d'être traduit en français : Affinity, un récit ténébreux et intimiste, qui lui aussi a pour cadre l'Angleterre victorienne. Le roman se compose de deux journaux intimes (là encore l'influence de Wilkie Collins saute aux yeux), ceux de deux jeunes filles, Selina Dawes, une médium emprisonnée à Millbanks, au coeur de Londres, pour un crime dont on ne sait si elle est coupable et Margaret Prior, une jeune célibataire cultivée, de bonne famille, qui a décidé de découvrir la prison et de rencontrer les détenues, et tenter ainsi d'alléger leur sort. L'atmosphère oppressante des deux récits croisés et les "esprits" (dont Selina dit être entourée) apportent une intensité effrayante au récit, tandis que l'on se demande si Margaret, dont la santé mentale est fragile, n'est pas en train de succomber à un effroyable piège.

Les sentiments de Margaret et sa folie montante sont narrés avec talent, et les descriptions particulièrement minutieuses de la vie quotidienne des prisonnières et de leurs geôlières sont dignes d'un documentaire. Les autres personnages apparaissent cependant comme en coulisses (une impression renforcée par le choix narratif) et il est vrai que l'on aimerait en savoir parfois davantage ; mais là réside peut-être la qualité de cet ouvrage : laisser dans l'ombre certains éléments (et nous permettre d'user de notre imagination) pour mieux éclairer la relation extraordinaire qui prend forme entre Margaret et Selina, au fond d'une petite cellule sinistre.

B. Longre
(septembre 2003)

 

 

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.virago.co.uk

http://81.93.4.22/catalogue-denoel/Welcome_denoel.htm

http://www.sarahwaters.com/

http://www.meekermuseum.com/peytonp.html

http://www.cmonitor.com/stories/top100/grace_metalious.shtml