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Actualité
mises en scènes et représentations
2005
Hommage
(mesuré mais rigoureux) à la démesure et à
l'implacable.
"Livre
pionnier" selon Edward Bond, Love me or Kill
me : Sarah Kane et le théâtre (la traduction
française n'a pas retenu l'expression "le théâtre
des extrêmes", sans raison apparente) retrace le
parcours atypique d'une jeune dramaturge qui s'est suicidée
en février 1999, laissant derrière elle cinq pièces
qui ont déjà fait couler beaucoup d'encre et qui forment
déjà une oeuvre - chose que l'auteur souhaite démontrer
dans cet ouvrage passionnant. On est cependant en droit de se demander
si l'intérêt que suscite encore Sarah Kane n'est pas
dû à sa mort prématurée et aux réactions
parfois scandalisées qui avaient pu accueillir ses pièces
en Grande-Bretagne ; ou bien si, au contraire, elle fut réellement
novatrice et si sa dramaturgie est de l'ordre de la création
véritable. Graham Saunders, dans la préface, lance
cet avertissement : "dans sa dernière pièce,
4.48 Psychose, la plupart
des critiques ne virent guère plus que la version théâtrale
d'un billet annonçant un suicide, et l'appréciation
des pièces précédentes se fit dans une optique
biographique : on tentait de découvrir des liens entre son
oeuvre et sa vie. Quiconque attendrait de l'ouvrage qui suit une
méthodologie analogue risque d'être fort déçu."
C'est donc l’œuvre per se que Graham Saunders
s'est donné pour tâche d'analyser et d'éclairer,
se proposant de livrer quelques clés afin d'y pénétrer
et de s'en imprégner. Il est vrai que dans le cas de Sarah
Kane, il paraît quasi impossible de ne pas tenir compte de
la désespérance individuelle qui rejaillit dans l'oeuvre
(elle-même disait : "je n'ai jamais écrit
que pour échapper à l'enfer - et ça n'a jamais
marché."), de sa sombre vision du monde, de son
statut d'auteure "torturée", du grand
chaos psychique ou extérieur dans lequel nous évoluons
et qu'elle recréait dans ses pièces.
Chacune des
cinq pièces (toutes traduites en français et publiées
par l'Arche éditeur) est commentée avec soin, dans
une approche qui se réfère aux productions et aux
réactions de la presse ou du public, mais aussi à
la genèse et à l'évolution des textes (que
la dramaturge ne cessait de retoucher, un peu à la manière
de Raymond Carver), à un commentaire
serré et rigoureux des thématiques qui traversent
ce théâtre, des éléments qui font de
cet ouvrage un merveilleux outil d'approfondissement destiné
non seulement aux metteurs en scène ou aux comédiens
potentiels mais aussi aux spectateurs passés et espérons-le
à venir.
Que trouve-t-on dans les pièces de Sarah Kane qui mérite
que l'on s'y attarde ? Un radicalisme (structurel et langagier)
proche du nihilisme, une volonté affirmée d'inventer
de nouvelles formes éclatées, impossible à
ranger dans les petits tiroirs génériques conventionnels
; un déséquilibre désiré, comme dans
Anéantis (Blasted), où
le désordre structurel de la pièce incarne le désordre
engendré par la guerre ; un théâtre où,
selon la dramaturge elle-même, "la forme et le fond
s'efforcent de ne faire qu'un - la forme, c'est le sens.",
mais capable par instants de conserver les unités classiques,
qui voleront en éclats dans 4.48
Psychose ; on y trouve aussi des dialogues minimalistes,
volontairement épurés, dans lesquels les silences
comptent autant que les mots ; puis de moins en moins de caractérisation,
les personnages devenant des réceptacles incarnant davantage
des états d'âme que des individus fictifs ; des violences
et une cruauté mentales et physiques réitérées,
une violence aux allures artaudiennes ; enfin, une "théâtralité
explosive, le lyrisme, la puissance d'émotion et l'humour
glacé" selon le dramaturge David Greig.
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Graham
Saunders établit un judicieux parallèle entre
Sarah Kane et John Osborne, chef de file des
"angry young men", et dont la pièce
contestataire Look back in anger (La
paix du dimanche) fustigeait l'Establishment dans les années
50 ("une véritable explosion qui régénéra
un théâtre britannique dont l'état avait
jusqu'alors été celui d'un déclin distingué")
; et il est vrai que certains critiques ont tenté, début
1995 (quelques semaines après la mort d'Osborne), lors
de la création d'Anéantis
au Royal Court Theatre, de faire de Sarah Kane l'égérie
d'un renouveau théâtral en Grande-Bretagne (marqué
entre autres par Shopping and fucking de Mark
Ravenhill), d'un mouvement nommé "Cool
britannia" ou "New Brutality" -
ce que rejetait la dramaturge : "On a estimé
qu'Anéantis marquait le début
d'un mouvement qualifié de «Brutalité Nouvelle».
Ce n'est rien d'autre qu'une étiquette utilisée
par les médias pour désigner certaines choses
qui pourraient se produire dans une pièce particulière.
En fait ça ne sert pas à grand-chose. (...) Je
ne me considère pas comme relevant d'une Brutalité
Nouvelle." |
Quoi qu'il
en soit, l'analogie entre les effets qu'eut le théâtre
d'Osborne (puis d'Arden et de Wesker), et ceux du théâtre
de Sarah Kane permet de rattacher ce dernier à l'histoire
du théâtre britannique, à l'histoire du théâtre
tout court et à la littérature en général
; car les pièces de Kane sont pétries d'intertextualité
et ces influences diverses et éclectiques se conjuguent formidablement
: les textes et les créations d'Ibsen, Shakespeare, Beckett,
Pinter, Brecht, Camus, Kafka, Orwell, Büchner, Strindberg,
Crimp, Sénèque, Fassbinder, TS Eliott, etc. etc. résonnent
à travers ses pièces, même si elles obéissent
d'abord aux règles ultra-personnelles que l'auteure a développées.
C'est ainsi que dans 4.48 Psychose, la
dramaturge supprime toute didascalie, tout personnage à proprement
parler, ne nous laissant que des voix mêlées, comme
pour marquer l'irruption d'une fusion entre la vie et le rêve,
le réel et le cauchemar, l'extérieur et l'intérieur,
la matière et l'âme, créant ainsi un flottement
indéfinissable de "discours" qui n'en forment,
en définitive, qu'un seul.
Le théâtre
de Kane est un théâtre du bouleversement, un théâtre
expérimental et extrême, mais pourtant abouti, dans
lequel la violence et la provocation démesurée ne
sont jamais gratuites, et répondent à un besoin vital
de transmettre une vision bouleversante du monde ; l'écriture
y est peut-être thérapeutique, un formidable exutoire
pour qui la compose, mais, comme nous l'avons déjà
précisé, il est nécessaire d'aller au-delà
des tentations biographiques ; ce que fait Graham Saunders en explorant
les thèmes de ce théâtre et les procédés
dramaturgiques : rejet du réalisme, humour noir, caractère
éphémère de la représentation, souci
de créer un langage théâtral "capable
de susciter une forte réaction affective et intellectuelle
(...) Même si de telles réactions provoquent inconfort
et douleur" ; le caractère viscéral et physique
de ce théâtre (qui le rapproche du Théâtre
de la cruauté ou du Théâtre de la catastrophe
de Howard Barker)
à l'opposé du théâtre "psychologique"
classique ; pour l'auteur : "la vision de Kane, comme celle
de ses prédécesseurs de la Renaissance, est elle aussi
dépourvue de compromis. Pour elle, la tragédie est
une situation où l'auteur, l'acteur et le public «
descendent en enfer dans leur imagination afin de ne pas avoir à
y aller dans la réalité. » (...) Et le théâtre
de Kane semble lui aussi faire sienne la conviction que des actions
extrêmes et brutales peuvent servir à susciter, chez
ses spectateurs, une révélation ou un changement."...
On est bien là dans le domaine de la catharsis. D'autres
thématiques sont analysées : l'amour, la tendresse
et l'espoir sont sans cesse juxtaposés à la violence,
l'exploration des relations entre les êtres (Kane refusant
le manichéisme d'un "monde comme se divisant entre
les hommes et femmes, les oppresseurs et les victimes.")
Cet ouvrage
essentiel pour qui s'intéresse un tant soit peu au théâtre
contemporain mais aussi à l'intertextualité en général
comprend une deuxième partie, composée des entretiens
réalisés par Graham Saunders, qu'il retranscrit de
façon brute, sans commentaire aucun, laissant à chacun
le soin de se faire une opinion ; il a rencontré plusieurs
personnes qui, à un moment ou un autre, se sont retrouvés
au coeur des créations de Sarah Kane, ou en contact avec
elle : les metteurs en scène James MacDonald et
Vicky Featherstone, Nils Tabert, qui a
collaboré aux traductions en allemand des pièces de
Kane, la dramaturge Phyllis Nagy, son agente, Mel
Kenyon et les comédiens Kate Ashfield, Daniel
Evans et Stuart McQuarrie. Une oeuvre
à laquelle Edward Bond ("l'un des tout premiers
commentateurs de l’œuvre de Kane et l'un des plus perspicaces")
rend aussi hommage en fin d'ouvrage : "il existe deux types
de dramaturges. Ceux du premier type s'amusent à des jeux
théâtraux avec la réalité. Les dramaturges
du second type changent la réalité. (...) L’œuvre
dramatique du second type affronte le stade ultime de l'expérience
humaine pour que nous puissions tenter de comprendre ce que sont
les humains et comment ils créent leur humanité. (...)
Sarah Kane était une dramaturge du second type. C'est l'affrontement
de l'implacable qui a créé ses pièces."
À leur
tour, les pièces et leurs mises en scène devraient
influer sur d'autres oeuvres en devenir ; pour Graham Saunders,
le théâtre hanté, rageur mais généreux
et lucide de Sarah Kane ne peut sombrer dans l'oubli ; comme
Look back in anger, en son temps, cette oeuvre fulgurante
est cependant vouée à ne pas disparaître, en
témoignent les nombreuses traductions (en allemand et en
français, entre autres) et les mises en scène passées
et à venir. Un ouvrage critique essentiel et approfondi,
le tout premier à analyser l'oeuvre d'une dramaturge partie
trop tôt.
Blandine
Longre
(septembre
2004)
N.B.
Une seule lacune : une impeccable bibliographie, mais aucun récapitulatif
des mises en scène - britanniques ou étrangères...
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.arche-editeur.com
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/K/kane2.htm
Graham
Saunders
http://www.uwe.ac.uk/hlss/englishdrama/staff_g_saunders.shtml
http://www.royalcourttheatre.com
http://www.iainfisher.com/kane.html
(site complet)
http://www.colline.fr/site/lexi4kan.htm
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/kane/pdgsk.htm
Actualité 2005
L'Amour de Phèdre
Mise en scène Céline Nogueira
Cordes, Théâtre Le Colombier, les 4,5,6 février
Anéantis
Mise en scène Daniel Jeanneteau
Strasbourg, TNS, du 24 février au 12 mars
St Denis, TGP, du 18 mars au 20 avril
4.48 Psychose de Sarah Kane
Mise en scène Bruno Boussagol
Billom, Moulin de l'étang, du 2 au 5 février

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