|
Seigneurs
et manants : l'Inde entre féodalité et modernité
Dès les
premiers instants de son existence, le petit Karna connaît
des revers de fortune : sa jeune mère Koonty, tout juste
sortie de l'enfance, a accouché seule au bord de la rivière
qui longe le domaine de son futur époux, le fils du zamindar
(notable d'un petit village), sans vraiment comprendre ce qui lui
arrivait. Elle ne peut garder le bébé et le confie
à l'eau, le déposant dans la main d'argile de la déesse
Durga, dont l'effigie est portée dans les flots chaque année.
À plusieurs kilomètres de là, à Calcutta,
Dolly, une jeune femme stérile, recueille l'enfant, l'acceptant
comme un don de la déesse Durga, qui aurait enfin répondu
à ses prières... Mais Dolly, bientôt veuve,
se retrouve dans une misère noire et doit se résigner
à partager un bout de trottoir avec d'autres familles en
détresse ; elle se résout aussi à rejoindre
les rangs des "pilleurs" de décharges, afin de
pouvoir nourrir Karna. La jeune fille, malade, craint pourtant de
ne plus pouvoir vivre bien longtemps. Elle confie alors à
son fils adoptif comment elle l'a découvert et elle lui révèle
qu'il est en réalité le fils de "Koonty Pandava"
du village d'Hatipur, ainsi que l'indique la médaille en
or qui se trouvait autour du cou du bébé sauvé
des flots. Dolly conseille à Karna, qui a maintenant cinq
ans, de se rendre dans ce village et de se présenter à
sa véritable mère, s'il devait lui arriver quelque
chose.
Justement,
Koonty n'a jamais pu oublier ce bébé perdu, en
dépit d'un honorable mariage et de la naissance d'un
autre fils, Arjuna qui lui, vit dans l'aisance la plus totale,
tandis que son demi-frère qu'il ne connaît pas,
est affamé sur le pavé de Calcutta. Mais la jeune
femme a une certitude : ce premier enfant était une fille,
certainement morte, noyée dans la rivière...
Tout au long de ce roman, l'auteur s'inspire librement d'un
poème épique et spirituel écrit au troisième
ou quatrième siècle av. J.-C., le Mahabharata
(huit fois plus long que L'Illiade...) et la lutte fratricide
qui y oppose Karna et Arjuna est ici transposée à
notre époque. C'est ainsi que le récit oscille
constamment entre légende et réalité :
un réalisme social brutal qui donne à certains
passages des allures de documentaire, tout particulièrement
lorsque sont décrites les tribulations du jeune Karna
dans les méandres de Calcutta, où il a rejoint
une bande d'enfants des rues, des enfants qui, à 10 ans,
sont déjà des adultes, forcés d'employer
la ruse et la débrouillardise pour survivre. |
|
Comme dans The
Impressionist de Hari Kunzru,
on passe de la ville à la campagne, de la pauvreté
noire à la splendeur indécente des (nouveaux) riches,
et ce roman nous ouvre les portes d'un pays tout entier, toutes
classes sociales confondues : l'auteur (qui a vécu des années
en Inde) dresse en effet un tableau vivant et contrasté de
l'Inde d'aujourd'hui, des petits mendiants aux riches propriétaires
terriens, qui usent et abusent de leur pouvoir, en passant par les
tournages de Bollywood ou par la colère des paysans affamés.
Mais surtout, c'est la terrible résilience des enfants perdus
qui frappe le lecteur, leur ténacité, leur stupéfiante
capacité d'adaptation et de résignation, tandis qu'ils
s'accrochent à une vie qui ne leur apporte que souffrance
et malheurs. On assiste aussi aux efforts politiques de la soeur
aînée de Koonty, Shivarani (la "communiste"
de la famille...), qui parvient à créer, au coeur
de Calcutta, un centre d'accueil pour ces enfants, tout en continuant
sa lutte politique pour les droits de la femme, en dénonçant
le sort réservé aux femmes indiennes (vendues en mariage,
répudiées, maltraitées, ou tout simplement
tuées à la naissance pour avoir eu le malheur d'être
des filles).
Ainsi, au-delà
du conflit qui, paradoxalement, unit deux frères ennemis,
Shining Hero est un ouvrage militant ; un aspect qui
ne lui ôte nullement ses qualités littéraires,
parfaitement évidentes dans la manière dont Sara Banerji
tisse un réseau complexe entre mythe et réalité,
entre archaïsme et modernité, et dans ses descriptions
si fines de ce pays qu'elle connaît bien.
Blandine
Longre
(octobre 2002)

http://www.fireandwater.com
http://www.localartistuk.com/acatalog/Local_Artist_UK_
http://web.utk.edu/~jftzgrld/MBh1Home.html
http://www.chez.com/bharat/hindouisme/
|