Shining Hero
Flamingo (Harper Collins), 2002
à paraître en français

 

Seigneurs et manants : l'Inde entre féodalité et modernité

Dès les premiers instants de son existence, le petit Karna connaît des revers de fortune : sa jeune mère Koonty, tout juste sortie de l'enfance, a accouché seule au bord de la rivière qui longe le domaine de son futur époux, le fils du zamindar (notable d'un petit village), sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Elle ne peut garder le bébé et le confie à l'eau, le déposant dans la main d'argile de la déesse Durga, dont l'effigie est portée dans les flots chaque année. À plusieurs kilomètres de là, à Calcutta, Dolly, une jeune femme stérile, recueille l'enfant, l'acceptant comme un don de la déesse Durga, qui aurait enfin répondu à ses prières... Mais Dolly, bientôt veuve, se retrouve dans une misère noire et doit se résigner à partager un bout de trottoir avec d'autres familles en détresse ; elle se résout aussi à rejoindre les rangs des "pilleurs" de décharges, afin de pouvoir nourrir Karna. La jeune fille, malade, craint pourtant de ne plus pouvoir vivre bien longtemps. Elle confie alors à son fils adoptif comment elle l'a découvert et elle lui révèle qu'il est en réalité le fils de "Koonty Pandava" du village d'Hatipur, ainsi que l'indique la médaille en or qui se trouvait autour du cou du bébé sauvé des flots. Dolly conseille à Karna, qui a maintenant cinq ans, de se rendre dans ce village et de se présenter à sa véritable mère, s'il devait lui arriver quelque chose.

Justement, Koonty n'a jamais pu oublier ce bébé perdu, en dépit d'un honorable mariage et de la naissance d'un autre fils, Arjuna qui lui, vit dans l'aisance la plus totale, tandis que son demi-frère qu'il ne connaît pas, est affamé sur le pavé de Calcutta. Mais la jeune femme a une certitude : ce premier enfant était une fille, certainement morte, noyée dans la rivière...
Tout au long de ce roman, l'auteur s'inspire librement d'un poème épique et spirituel écrit au troisième ou quatrième siècle av. J.-C., le Mahabharata (huit fois plus long que L'Illiade...) et la lutte fratricide qui y oppose Karna et Arjuna est ici transposée à notre époque. C'est ainsi que le récit oscille constamment entre légende et réalité : un réalisme social brutal qui donne à certains passages des allures de documentaire, tout particulièrement lorsque sont décrites les tribulations du jeune Karna dans les méandres de Calcutta, où il a rejoint une bande d'enfants des rues, des enfants qui, à 10 ans, sont déjà des adultes, forcés d'employer la ruse et la débrouillardise pour survivre.

Comme dans The Impressionist de Hari Kunzru, on passe de la ville à la campagne, de la pauvreté noire à la splendeur indécente des (nouveaux) riches, et ce roman nous ouvre les portes d'un pays tout entier, toutes classes sociales confondues : l'auteur (qui a vécu des années en Inde) dresse en effet un tableau vivant et contrasté de l'Inde d'aujourd'hui, des petits mendiants aux riches propriétaires terriens, qui usent et abusent de leur pouvoir, en passant par les tournages de Bollywood ou par la colère des paysans affamés. Mais surtout, c'est la terrible résilience des enfants perdus qui frappe le lecteur, leur ténacité, leur stupéfiante capacité d'adaptation et de résignation, tandis qu'ils s'accrochent à une vie qui ne leur apporte que souffrance et malheurs. On assiste aussi aux efforts politiques de la soeur aînée de Koonty, Shivarani (la "communiste" de la famille...), qui parvient à créer, au coeur de Calcutta, un centre d'accueil pour ces enfants, tout en continuant sa lutte politique pour les droits de la femme, en dénonçant le sort réservé aux femmes indiennes (vendues en mariage, répudiées, maltraitées, ou tout simplement tuées à la naissance pour avoir eu le malheur d'être des filles).

Ainsi, au-delà du conflit qui, paradoxalement, unit deux frères ennemis, Shining Hero est un ouvrage militant ; un aspect qui ne lui ôte nullement ses qualités littéraires, parfaitement évidentes dans la manière dont Sara Banerji tisse un réseau complexe entre mythe et réalité, entre archaïsme et modernité, et dans ses descriptions si fines de ce pays qu'elle connaît bien.

Blandine Longre
(octobre 2002)

http://www.fireandwater.com

http://www.localartistuk.com/acatalog/Local_Artist_UK_

http://web.utk.edu/~jftzgrld/MBh1Home.html

http://www.chez.com/bharat/hindouisme/