Le Syndrome d’Ulysse
Traduit (espagnol) par Claude Bleton
Metailié, 2007

 

 

Paris n’est pas qu’une fête

Le syndrome d’Ulysse, c’est le mal qui atteint souvent les émigrés et qui se traduit par des troubles psychiques, psychiatriques ou physiques : perte de l’estime de soi, sentiments de peur et de vulnérabilité, stress chronique, pertes de connaissance et du sens du réel, crises de douleur, … On n’apprend cela qu’à l’extrême fin de ce roman, plutôt très vivant au contraire.
Le narrateur, jeune colombien arrivé à Paris pour devenir écrivain, est en panne, au début du récit : peu d’argent, un logis sordide, l’hiver, la solitude, un chagrin d’amour, une impossibilité à se remettre à l’écriture… Le texte est fait du récit de sa survie dans cette ville, présentée ici comme très inhospitalière, et de ses rencontres dans ce temps de creux. Rencontres à la fac, au travail (il fait la plonge dans un restaurant), dans des lieux associatifs, dans la communauté sud-américaine de Paris, dans des fêtes et dans des bars.

Le narrateur présentant sa vie comme atroce, le lecteur peut être parfois irrité de ce ton de récrimination perpétuelle (on rencontre d’autres personnages beaucoup plus mal lotis que lui), mais heureusement, l’auteur prend parfois ses distances avec son personnage et son discours : il est seul, a perdu l’amour de sa vie, n’arrive pas à séduire celle qu’il aime, mais sa solitude affective est toute relative et de nombreuses rencontres amoureuses (décrites avec force détails) et fêtes partouzardes égayent sa vie et le roman (par peur d’une austérité anti-commerciale ?), le sexe étant ici présenté comme la seule chose qui ne coûte rien et qui soit quasi inépuisable – la quatrième de couverture évoque Henry Miller avec raisons. Il est sans argent, mais a de quoi se loger, arrive à se laver et à peu près à se nourrir et à payer les bières de nombreuses séances de conversations de bistrot. Enfin, il a des papiers et pourrait rentrer chez lui quand il voudrait.

C’est la peinture des personnages rencontrés qui fait l’essentiel de l’intérêt de ce roman. Chaque personnage, après la première rencontre, s’exprime à la première personne dans un monologue pour raconter sa vie dans un chapitre à part : étudiant ou écrivain maghrébin, diplômés (ou escrocs) roumains, africains, coréens, contraints à faire des métiers pénibles ou, si ce sont des femmes, le trottoir. Chacune de ces histoires est unique et propose un tableau particulier de l’exil : les raisons de partir, les attaches avec le passé, les espoirs, tous sont différents, mais tous souffrent de la même solitude et du même mépris social, à quelques exceptions près (ceux qui ont de l’argent et une possibilité de retour). On observe dans ce groupe des catégories : il y a les nantis : ceux qui ont des papiers, et les autres ; il y a les héros, ceux qui ont participé à une révolution ou une guérilla, et les autres, il y a les intellectuels et les émigrés économiques, etc. Tout cela fait de ce livre un document passionnant et très humain. Les dialogues sont parfaits, souvent drôles, vrais.
Enfin, cette vie dans laquelle le personnage principal tourne en rond, comme les autres, passant régulièrement par les mêmes lieux, les mêmes quartiers, offre un portrait particulier de la ville, des métros qu’on rate, de la première neige, de ses sous-sols et de ses combles, des métiers qu’on peut espérer, de ses enfers et de ses paradis. Vie de la nuit et du jour, des rues et des bars, c’est un voyage sur place, sans avenir et sans espoir de retour pour la plupart des personnages.
Mais Paris est ici aussi présenté comme un lieu de rencontres pour les écrivains. De nombreuses discussions sur les littératures des pays dont sont originaires les personnages, sur la littérature arabe, palestinienne, sur la poésie de l’exil, sur des aspects du roman sud américain (on sera plus amusé que séduit sur les choix en matière de littérature française), l’apparition de quelques auteurs célèbres, donnent à ce texte un arrière plan intéressant et à certains de ses personnage un poids qui substitue à la malédiction de l’exil l’image d’un Ulysse qui, bien que souffrant d’une part de ce malaise, pourra devenir un créateur.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(septembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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