Esteban le héros
Traduit de l’espagnol (Colombie)
par Anne-Marie Meunier
Editions Métailié, septembre 2003

 

 

Héros malgré lui

Dans son modeste appartement situé en banlieue parisienne, Esteban Histeroza, écrivain parvenu à vivre de sa plume, se remémore les années de jeunesse passées dans sa Colombie natale, durant les années 60 et 70. Commence alors une longue évocation des fantômes du passé, de tous ceux qui ont accompagné son existence et qui sont, en somme, les véritables héros de ce roman.

Il y a tout d’abord les parents de Esteban, enseignants aux Beaux-Arts et prompts à éveiller en leurs enfants la passion de l’art et des lettres. Les aléas du métier conduiront la famille de Bogota à Medellin, puis à nouveau à Bogota, après un bref séjour à Rome. Autour du noyau familial gravitent une foule de personnages, dont les aventures viennent enrichir la mémoire du petit Esteban : les visées du brave Tonio, son voisin, envers Délia, la bonne, que vient ruiner l’idylle amoureuse de la jeune femme avec Blas Gerardo, un prêtre révolutionnaire ; l’engagement de Tonio dans la guérilla des FARC, dont il deviendra plus tard un des leaders ; l’enquête minutieuse et tragique de Federico (un ami suicidaire de l’oncle Mario) sur les circonstances d’une mort mystérieuse.

Au gré des années qui passent, Esteban se trouve emporté par le flot des rencontres et des anecdotes qui viennent alimenter son existence : les virées entre copains dans le quartier de Bella Suiza, les études au collège Refous où il tombe amoureux de Natalia et se lie d’amitié avec Hegel, alias Bout de Charbon, un professeur de Français originaire de Haïti. Relatant sa fuite du régime de tontons makoutes dans un camion de bananes, ce dernier explique : « Je me suis mis dans une peau de banane et j’ai fermé de l’intérieur. Je suis la seule banane noire qui ait vu le jour dans la Caraïbe ». Peu après l’entrée à l’université en section lettres, Esteban décide de tourner une page de sa vie en poursuivant ses études en Espagne. Joignant tant bien que mal les deux bouts à Madrid avec sa maigre pension, il fait la connaissance de comparses Sud-Américains, exilés comme lui, se passionne pour les échecs et collectionne avec frénésie les manuscrits rares, au point de partir dans le premier train pour Lisbonne à la recherche d’une œuvre de Mario Vargas Llosa. Ce n’est qu’après avoir testé ses talents d’écrivain sur un manuscrit de près de 700 pages qu’Esteban aboutit à Paris, non sans avoir auparavant retrouvé Délia et Gerardo désormais installés en Espagne, bouclant ainsi une épopée de près de 24 ans.

Ecrit comme une autobiographie mais agrémenté de détails fictionnels, le roman de Santiago Gamboa nous transporte dans un tourbillon d’aventures personnelles, dépeintes avec verve et élégance, comme y excellent les écrivains Sud-Américains. A l’instar de ses mentors Garcia Marquez, Vargas Llosa, Sabato, Fuentes ou Cortazar qu’il aime citer, Gamboa entrecroise les histoires et crée un lien tenace entre le lecteur et ses personnages. Outre son caractère picaresque et profondément humain, l’intérêt du livre est complété par l’évocation de l’histoire de la Colombie, pays méconnu et maudit, et les nombreuses références culturelles que l’auteur ne peut manquer de nous faire partager. En trouvant ce juste équilibre, Santiago Gamboa nous livre une œuvre passionnante à découvrir d’urgence.

Olivier Weber
(septembre 2003)

Editions Métailié
http://www.metailie.info/

http://www.javeriana.edu.co/pensar/entre.htm