Paroles sans papiers
Collectif

Editions Delcourt, 2007

Pour s'informer encore

 

 


Scénario : David Chauvel Alfred Michaël Le Galli
Dessin : Lorenzo Mattotti, Pierre Place, Kokor Alfred, Olivier Jouvray, Jérôme Jouvray, Bruno Thielleux, Frederik Peeters, Cyril Pedrosa Gipi
Couleurs : Laurence Croix Albertine Ralenti Anne-Claire Jouvray

 

Remettre l’humain au centre de la vie

Il y a la loi et il y a les êtres humains. Cela ne va pas toujours ensemble.
Il y a le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement et il y a les êtres humains. Cela ne va pas ensemble non plus.
Il y a des auteurs de bande dessinée : Mattotti, Gipi, Jouvray, Pedrosa, Kokor, Brüno, Plierre Place, F. Peeters et Alfred, qui s’engagent dans cet album. Ce sont des êtres humains qui parlent d’autres êtres humains.
Il y a Martine, une jeune Congolaise ; Serge l’Ivoirien ; Raïssa, la Tchétchène ; Rosalie Masimba, Congolaise encore ; Joao, 15 ans, Brésilien ; Mariem, 32, Sénégalaise ; Brahim Chedaf, 49, Marocain ; Malika, Tchétchène ; Osmane, Algérien. Ce sont aussi des êtres humains. Mais ce sont surtout des Sans papiers, qui ont dû fuir leur pays et la misère, et qui ont pensé naïvement que la France, Terre d’asile, les accueillerait et leur offrirait une vie meilleure. Ce sont aussi des êtres humains, qui souffrent, qui espèrent mieux, mais que l’on ne traite ni n’accueille comme des êtres humains.
« Ils m’ont violée. Ils m’ont fait n’importe quoi. », dit Martine, rejetée avec tant d’autres Africains sur le territoire marocain.
« Ils sont arrivés, ils nous ont pris et ils sont allés nous jeter dans le désert. », explique Serge, coincé lui aussi au Maroc.
« C’était un hôtel, mais dans cet hôtel, y avait pas d’eau chaude. La douche était dehors, et pour des enfants traumatisés qui ont peur de sortir, peur des gens, c’était très difficile… », témoigne Raïssa en arrivant en France.
« Quand on vient en France, nous sommes des chiens, nous sommes n’importe quoi, je souffre pendant des années toujours dans la rue comme ça. » constate Rosalie, contrainte à la prostitution pour survivre.
« Et je ne sais pas pourquoi les gens ne veulent pas de nous, comme ça. Je pense que les gens ont peur parce qu’ils pensent qu’on vient ici pour traîner dans la rue. », réfléchit Joao, dont les parents ne veulent jamais sortir de peur de se voir expulser.
« Un jour j’ai découvert que si j’ai envie d’aller au Sénégal, je ne peux pas y aller parce que j’ai pas de papiers. », comprend Mariem, réduite à l’esclavage par sa propre tante.
« Après huit ans passés en France, je suis devenu un sans-papiers faute d’avoir rempli ma demande de carte de séjour à temps. La situation est devenue infernale psychologiquement. » explique Brahim.

« Les enfants pleuraient, mon mari a demandé d’arrêter la voiture, même pour cinq minutes, pour que je puisse prendre l’air. Les quatre agents n’ont absolument pas voulu entendre nos prières. Les enfants ont même dit par la suite que sûrement ces gens-là étaient dépourvus de cœur. L’homme qui était assis à côté du chauffeur avait pris nos papiers et nous montrait clairement son dégoût de les avoir entre les mains. Il les manipulait comme des jouets, ce qui accentuait encore notre anxiété. » témoigne Malika alors qu’elle est transférée arbitrairement avec les siens de Clermont-Ferrand à Lyon.
« J’avais déjà reçu l’arrêté de reconduite à la frontière. Je savais que c’était terminé. » dit Osmane, militant dans des associations de défense des Sans-papiers.

Témoignages terribles que ces paroles-là, qui ne disent que la peur, l’anxiété, la misère, le dénuement, l’incompréhension, la déception…
Paroles fortes, émouvantes, qui résonnent de manière intense dans les images des neuf dessinateurs présents dans ce collectif. Ils donnent vie, chair et âme à ces êtres humains et montrent, s’il en était encore besoin, que derrière les statistiques et les arrêtés, il y a de vraies personnes. Il y a le noir, le très noir de Mattotti ; les ocres de Gipi qui montrent ici l’inhospitalité ; la mise en page dynamique, spiralée, de F. Peeters, traduisant l’inexorable et l’absurde ; les cases très fortes de Pierre Place, presque silencieuses, qui savent dire l’angoisse et la peur de l’avenir ; le visage de Joao, capturé en gros plan par Alfred, si jeune et si perplexe déjà devant une situation absurde aussi, et puis ses ombres menaçantes ; les gaufriers de Brüno et ses gris, qui soulignent la vie triste et répétitive de Mariem l’esclave et son enfermement ; une très belle case de Kokor, muette, dont la force et l’évidence valent tous les mots : Brahim, sur fond noir, dont on ne voit pas le visage, dont la veste à carreaux perd ses carreaux peu à peu, comme un arbre qui se dénude, parce que les années passent et que la vie passe, pour rien du tout ; les planches de Jouvray, aux tons très sombres, sur lesquelles se détachent les visages anxieux ; les couleurs pastel et chaudes de Pedrosa, pour le récit qui est sans doute le plus optimiste parmi toutes ces paroles.
Il y a aussi une préface d’Emmanuelle Béart, dont on connaît l’engagement dans la défense des Sans-papiers, ainsi qu’un très beau texte de José Munox, qui présidera le Festival d’Angoulême en janvier 2008 et qui raconte son expérience personnelle de sans-papier.
Enfin, l’album se prolonge par un dossier documentaire consacré à l’histoire de l’immigration, le rappel des faits depuis l’occupation de l’église Saint-Bernard en août 1991, l’état de lieux de l’immigration, les coordonnées des associations qui se battent depuis des années : Cimade, Migreurop, Gisti, Réseau Education Sans Frontières ainsi qu’une carte des centres de rétentions.
Alfred et David Chauvel ont voulu cet album manifeste pour une autre politique et l’ont dirigé. Et ils ont rudement bien fait parce qu’il est magnifique, humain, intelligent et poignant.
La bande dessinée est un média de masse. Et c’est bien et nécessaire qu’elle puisse aussi servir à cela : expliquer, dénoncer, remettre l’humain au centre de la vie !

Catherine Gentile
(octobre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

 

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Bande dessinée - articles


pour s’informer encore :

Sur la politique de l’immigration en France et la question de l’Identité nationale : lire le livre de Philippe Godard, paru chez Syros le 12 octobre 2007, dans une nouvelle collection intitulée Au crible !, qui s’intitule Qu’y a-t-il derrière « Valeur Travail » et « Identité nationale ». Dans cet ouvrage, l’auteur analyse le discours du gouvernement dans le domaine de l’immigration, explique que pour définir un individu, il y a de multiples entrées qui ne peuvent se réduire au terme "immigré", aborde le problème des expulsions d’étrangers en situation irrégulière et rappelle comment la France a peu à peu construit son identité nationale, y compris avec les travailleurs immigrés. Ouvrage très intéressant, très clair et fortement étayé.
On peut en feuilleter quelques pages sur le site de Syros http://www.nathan.fr/feuilletage/9782748506235/book.html

 

Enfin un prix pour le Réseau Education Sans Frontières :
Voici le communiqué de RESF, daté du 11 octobre 2007
http://www.educationsansfrontieres.org/?article8861

Prix pour le Réseau Éducation Sans Frontières,
tandis que le gouvernement traque et piège des lycéens.

Le 16 octobre, le Réseau Éducation Sans Frontières a reçu au Parlement européen un prix de l'association Solidar, une alliance internationale de syndicats et d'organisations non gouvernementales, qui décerne chaque année cinq prix pour récompenser " les contributions exceptionnelles d'individus et d'organisations pro-actives dans le combat pour la justice sociale, et qui consacrent leur travail à l'avènement d'une société plus juste et plus équitable.".

Le Silver Rose Award, remis à RESF dans la catégorie "Social et éducation", est à la fois une reconnaissance de l'action du réseau qui rassemble plus de 150 organisations et des milliers de citoyens unis dans le soutien aux enfants scolarisés et leur famille "sans papiers" mais également un encouragement à poursuivre la lutte dans un contexte qui s'est considérablement durci.
Pour atteindre les "quotas" d'expulsés avant le 31 décembre, le Ministère de l'Immigration et de ... exige ces derniers jours de l'administration française de franchir un cap intolérable : les forces de police se présentent à l'aube au domicile de lycéennes, des adolescents sont convoqués dans des commissariats et des gendarmeries pour y être arrêtés, tandis que les convocations pièges des préfectures, redeviennent monnaie courante, bien qu'elles soient illégales.

Début septembre, les Préfets (sur ordres du Ministre) n'ont pas hésité à envoyer une lettre d'intimidation aux Maires qui avaient organisé des parrainages, pour les menacer de poursuites pénales pour "aide au séjour irrégulier".

Le rôle "d'accompagnement jusqu'au séjour régulier" de RESF est plus que jamais indispensable face à cette logique du chiffre et à la traque systématique des sans papiers totalement inhumaine et contraire aux droits fondamentaux des familles, des jeunes majeurs scolarisés, et des citoyens qui les soutiennent.

C'est donc un formidable encouragement pour RESF d'être distingué au cours de cet événement très attendu au Parlement, qui rassemble de nombreux décideurs, ONG et personnalités engagées pour la défense des Droits de l'Homme.

Florimond Guimard, professeur des écoles à Marseille, recevra le prix au nom du réseau car son action et les poursuites pénales dont il fait l'objet sont emblématiques de la répression que subissent des citoyens qui ne font qu'exercer leur devoir de solidarité envers les sans-droits que sont les personnes sans-papiers.

Florimond passera en procès le 22 octobre devant le tribunal correctionnel d'Aix en Provence pour avoir manifesté avec 200 autres militants à l'appel du Réseau Éducation Sans Frontières à l'aéroport de Marignane, le 11 novembre 2006, afin de s'opposer pacifiquement à l'expulsion d'un père de famille sans papiers de son école. Il risque une condamnation par la justice française à 3 ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende pour ces mêmes faits pour lesquels un prix international va lui être remis.

Le RESF remercie le jury du prix Silver Rose de cette distinction à laquelle il attache le plus grand prix. Pour l'hommage rendu à l'action des milliers d'anonymes qui, au quotidien, agissent, manifestent, parfois prennent des risques pour que l'inacceptable ne se produise pas. Mais aussi parce qu'il est conscient de la nécessité de placer les agissements du gouvernement français sous le regard de l'opinion internationale pour freiner ses atteintes aux Droits de l'Homme.

Ce prix donne encore plus de force à RESF pour mobiliser les citoyens, les élus et les organisations révoltés par une politique de l'immigration liberticide, conduite aujourd'hui dans notre pays.


Education sans Frontières
Paris, le 11 octobre 2007.