Le Sourire de Bérénice
Les Impressions Nouvelles, 2004

 

Métamorphoses de Bérénice

Ce devait être "la plus belle histoire d'amour de tous les temps", Racine en fit une éternelle tragédie : aujourd'hui, la romancière et dramaturge belge Sandrine Willems nous donne à entendre, par la voix amoureuse et poétique d'un jeune scribe égyptien, l'histoire de Bérénice, princesse juive, morte l'année de l'éruption du Vésuve (79). "Sur le récit, souvent l'émotion prit le pas," confie Sandrine Willems ; "et plutôt qu'une tragédie, ou un roman, sur les cendres de ce volcan, ce fut un chant qui s'éleva." (Voilà qui rappellera au lecteur Una Voce poco fa, premier roman de l'auteur.)

Que nous raconte le chant d'esthète du Sourire de Bérénice, quelle existence magnifie la prose poétique de ce scribe sensible et subtil ? L'histoire de Bérénice impressionne : arrière-petite-fille de l'Hérode qui massacra les Innocents, petite-nièce de celui qui laissa tuer Jésus, Bérénice est adolescente lorsque son oncle la viole et lui fait deux enfants, qu'elle tue en son giron, condamnée dès lors à la stérilité et à une sexualité traumatisée qui fait d'elle la maîtresse de son frère, puis l'amante de Titus, quoiqu'il soit de treize ans plus jeune qu'elle et n'ait rien d'un homme viril. Amoureuse et aimée de cet homme qui détruisit sa ville, Jérusalem, Bérénice s'essaye au bonheur avec cet empereur romain en puissance ; mais Vespasien, père de Titus, interdit cet hymen, Titus lui-même l'abandonne, et elle meurt seule, Sandrine Willems imaginant que la vieille femme, meurtrie par une vie dont l'horreur dépasse l'imaginable, se soit perdue dans les laves du Vésuve.

Quête de soi et de foi

Vouée à un pessimisme douloureux par son drame initial, perdue dès le début, Bérénice avance dans l'existence comme en un ténébreux labyrinthe, ses yeux gris comme la cendre cherchant une issue, une espérance. Mais en qui, en quoi avoir foi ? en des statues de marbre, en un prêtre, en un mendiant ? ou en un frère, en un amant, en un empereur ? en César, en Jésus, en Titus, ou en Isis ? Le parcours chaotique de Bérénice semble voué à l'échec, au déchirement insoluble entre l'Israël de ses origines, l'Egypte de sa renaissance (avec Titus et sous l'égide d'Isis), et Rome, où son destin l'appelle et dont les tragédies de palais auront raison d'elle. Femme simplement "faite pour l'amour", dramatiquement incapable d'être heureuse, elle a chez Sandrine Willems ces mots terribles de solitude : "je ne suis plus de nulle part."
Le salut ne viendra donc ni de Titus, dont l'amour filial s'évanouit en trahison pour le pouvoir, ni d'ailleurs, et le va et vient solennel d'images poétiques et de symboles, naturels ou mythologiques, orchestré avec brio par Sandrine Willems, n'est que broderie sur une trame viciée. Mais l'auteur contourne l'impasse d'une biographie historique (incertaine) par le recours au narrateur égyptien. Contemporain de Bérénice, le scribe nous entraîne dans son style envoûtant, au cœur d'un imaginaire coloré, fort dépaysant, qui n'est pas sans rappeler l'Hérodias de Flaubert. La véritable histoire de Bérénice devient celle de ses métamorphoses : torturée entre Éros et Thanatos, Bérénice devient dans la bouche du scribe tour à tour hirondelle, arbre, térébinthe, lionne, et finalement ânesse, "ânesse usée" qui a trop (sup)porté...

L'énigme de Bérénice

Bien plus qu'une biographie historique (aucune date n'est mentionnée, la conscience du narrateur est a-historique), ce chant amoureux forme une biographie poétique, amoureuse, parfois incantatoire, et toujours symbolique, sibylline. Irrévocable voix du destin, le scribe égyptien donne à sa parole un tour oraculaire et mystérieux, pythique : Sandrine Willems intègre ainsi les nombreuses énigmes de Bérénice dans l'économie narrative et descriptive, et métamorphose un destin sombre en poésie lumineuse, où la fatalité a sa part, où la pesanteur tragique se fait sentir par une lourde intensité, et où se dessinent les magnifiques volutes velléitaires de Bérénice, superbes comme flammes, fragiles comme fumée.
Pourtant, c'est peut-être dans ce Beau Style que pêche ce noble roman de Bérénice : style peu naturel, biblique par ces faux airs de texte fondateur et inspiré, style un peu désuet, précieux sans être ridicule, soigné, presque affecté, dont les effets rythmiques et syntaxiques (virgules abondantes, antépositions fâcheusement répétitives), vecteurs de lenteur et de solennité, peuvent lasser la lecture. Mais le livre tout entier, ainsi fut-il par Sandrine Willems écrit (pour pasticher un peu)...
Il reste que Le Sourire de Bérénice est un roman d'une grande richesse spirituelle et d'une belle érudition, tissé avec intelligence et sensibilité. Comment Bérénice parvient-elle à sourire, dans le désastre, la catastrophe permanente que fut sa vie ? Sandrine Willems nous hypnotise, à grands secours de myrrhe, de genêts, de myrte, d'asphodèles, et nous initie à ce grand Mystère isiaque, à cette réconciliation avec le destin, à cet amour divin, qui résident dans le miracle du sourire de Bérénice. Après son médiéval Roman dans les Ronces, Sandrine Willems nous livre ici un Roman de la Lumière pâle, pour lequel elle doit être par nous bien remerciée.

Nicolas Cavaillès
(juin 2004)

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