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Métamorphoses
de Bérénice
Ce devait être
"la plus belle histoire d'amour de tous les temps",
Racine en fit une éternelle tragédie : aujourd'hui,
la romancière et dramaturge belge Sandrine Willems
nous donne à entendre, par la voix amoureuse et poétique
d'un jeune scribe égyptien, l'histoire de Bérénice,
princesse juive, morte l'année de l'éruption du Vésuve
(79). "Sur le récit, souvent l'émotion prit
le pas," confie Sandrine Willems ; "et plutôt
qu'une tragédie, ou un roman, sur les cendres de ce volcan,
ce fut un chant qui s'éleva." (Voilà qui
rappellera au lecteur Una Voce poco fa,
premier roman de l'auteur.)
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Que
nous raconte le chant d'esthète du Sourire
de Bérénice, quelle existence
magnifie la prose poétique de ce scribe sensible et
subtil ? L'histoire de Bérénice impressionne
: arrière-petite-fille de l'Hérode qui massacra
les Innocents, petite-nièce de celui qui laissa tuer
Jésus, Bérénice est adolescente lorsque
son oncle la viole et lui fait deux enfants, qu'elle tue en
son giron, condamnée dès lors à la stérilité
et à une sexualité traumatisée qui fait
d'elle la maîtresse de son frère, puis l'amante
de Titus, quoiqu'il soit de treize ans plus jeune qu'elle
et n'ait rien d'un homme viril. Amoureuse et aimée
de cet homme qui détruisit sa ville, Jérusalem,
Bérénice s'essaye au bonheur avec cet empereur
romain en puissance ; mais Vespasien, père de Titus,
interdit cet hymen, Titus lui-même l'abandonne, et elle
meurt seule, Sandrine Willems imaginant que la vieille femme,
meurtrie par une vie dont l'horreur dépasse l'imaginable,
se soit perdue dans les laves du Vésuve.
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Quête
de soi et de foi
Vouée
à un pessimisme douloureux par son drame initial, perdue
dès le début, Bérénice avance dans l'existence
comme en un ténébreux labyrinthe, ses yeux gris comme
la cendre cherchant une issue, une espérance. Mais en qui,
en quoi avoir foi ? en des statues de marbre, en un prêtre,
en un mendiant ? ou en un frère, en un amant, en un empereur
? en César, en Jésus, en Titus, ou en Isis ? Le parcours
chaotique de Bérénice semble voué à
l'échec, au déchirement insoluble entre l'Israël
de ses origines, l'Egypte de sa renaissance (avec Titus et sous
l'égide d'Isis), et Rome, où son destin l'appelle
et dont les tragédies de palais auront raison d'elle. Femme
simplement "faite pour l'amour", dramatiquement
incapable d'être heureuse, elle a chez Sandrine Willems ces
mots terribles de solitude : "je ne suis plus de nulle
part."
Le salut ne viendra donc ni de Titus, dont l'amour filial s'évanouit
en trahison pour le pouvoir, ni d'ailleurs, et le va et vient solennel
d'images poétiques et de symboles, naturels ou mythologiques,
orchestré avec brio par Sandrine Willems, n'est que broderie
sur une trame viciée. Mais l'auteur contourne l'impasse d'une
biographie historique (incertaine) par le recours au narrateur égyptien.
Contemporain de Bérénice, le scribe nous entraîne
dans son style envoûtant, au cœur d'un imaginaire coloré,
fort dépaysant, qui n'est pas sans rappeler l'Hérodias
de Flaubert. La véritable histoire de Bérénice
devient celle de ses métamorphoses : torturée entre
Éros et Thanatos, Bérénice devient dans la
bouche du scribe tour à tour hirondelle, arbre, térébinthe,
lionne, et finalement ânesse, "ânesse usée"
qui a trop (sup)porté...
L'énigme
de Bérénice
Bien plus qu'une
biographie historique (aucune date n'est mentionnée, la conscience
du narrateur est a-historique), ce chant amoureux forme une biographie
poétique, amoureuse, parfois incantatoire, et toujours symbolique,
sibylline. Irrévocable voix du destin, le scribe égyptien
donne à sa parole un tour oraculaire et mystérieux,
pythique : Sandrine Willems intègre ainsi les nombreuses
énigmes de Bérénice dans l'économie
narrative et descriptive, et métamorphose un destin sombre
en poésie lumineuse, où la fatalité a sa part,
où la pesanteur tragique se fait sentir par une lourde intensité,
et où se dessinent les magnifiques volutes velléitaires
de Bérénice, superbes comme flammes, fragiles comme
fumée.
Pourtant, c'est peut-être dans ce Beau Style que pêche
ce noble roman de Bérénice : style peu naturel, biblique
par ces faux airs de texte fondateur et inspiré, style un
peu désuet, précieux sans être ridicule, soigné,
presque affecté, dont les effets rythmiques et syntaxiques
(virgules abondantes, antépositions fâcheusement répétitives),
vecteurs de lenteur et de solennité, peuvent lasser la lecture.
Mais le livre tout entier, ainsi fut-il par Sandrine
Willems écrit (pour pasticher un peu)...
Il reste que Le Sourire de Bérénice
est un roman d'une grande richesse spirituelle et d'une belle érudition,
tissé avec intelligence et sensibilité. Comment Bérénice
parvient-elle à sourire, dans le désastre, la catastrophe
permanente que fut sa vie ? Sandrine Willems nous hypnotise, à
grands secours de myrrhe, de genêts, de myrte, d'asphodèles,
et nous initie à ce grand Mystère isiaque, à
cette réconciliation avec le destin, à cet amour divin,
qui résident dans le miracle du sourire de Bérénice.
Après son médiéval Roman
dans les Ronces, Sandrine Willems nous livre ici
un Roman de la Lumière pâle, pour lequel elle doit
être par nous bien remerciée.
Nicolas
Cavaillès
(juin 2004)

http://www.lespierides.com/in/
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