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Pièce
créée au Nouveau
Théâtre du Méridien de Bruxelles
du 11 mai au 5 juin 2004, dans une mise en scène
de l'auteur.
Avec Anne Marev et Laurence d'Armelio.
Scénographie : Sophie Carlier
Double
et visionnaire
Il est de bon
ton de mettre sur le devant de la scène des auteurs non pas
oubliés, mais relégués au rang de "classiques"
en commémorant leur naissance... Ces célébrations
ont des objectifs mercantiles avoués mais produisent aussi
parfois quelques nouveaux artefacts qui méritent que l'on
s'y arrête quand ils servent la culture et la littérature.
C'est le cas de cette oeuvre dramatique, écrite en neuf jours
à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, où
l'auteur fut invité en résidence en octobre 2003.
Neuf jours, cependant précédés de multiples
heures de lectures durant lesquelles Thierry Debroux s'est imprégné
de son personnage, George Sand, qu'il semble connaître parfaitement.
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Un
seul personnage ? Non, plutôt deux : George et Sand,
deux figures qui se complètent et parfois se contredisent,
capturées à deux moments distincts de la vie
d'Aurore Dupin : la première a trente ans, l'autre
est sur le point de s'éteindre, en juin 1876. Un procédé
permettant de faire jaillir les ambivalences et les complexités
du personnage. Grâce à Thierry Debroux, elles
se rencontrent et partagent quelques instants revigorants
: un duo schizophrénique qui témoigne à
la fois du fameux gouffre entre les générations
(les dissonances sont nombreuses), et de l'évolution
d'une femme passionnante et passionnée ; un débat
qui nous renseigne sur son intimité, sur ses amours
et ses regrets, sur ses attentes et ses désirs de femme
et d'artiste, mais aussi sur la vie tout court. |
Ainsi, l'exultation
et l'insolence de George font place au caractère apaisé
et avisé de la vieille Sand, qui ne moralise jamais, croyant
fermement qu'il "faut vivre pour comprendre la vie. Les
conseils ne sont d'aucune utilité. C'est à chacun
de déblayer ses propres nuages." On admire ces
deux facettes d'un même personnage tout en se demandant, tout
au long de cet échange fantastique, laquelle, de George ou
de Sand, est en train de rêver cette rencontre ; ou bien si
Sand n'est pas en train de voir son fantôme, celui de sa jeunesse
perdue, ou si George ne vient pas de tomber sur celui de sa vieillesse
à venir... Un jeu théâtral qui s'amplifie quand
l'auteur s'autorise quelques incursions ironiques sur le mode de
la mise en abîme ; quand Sand dit à George : "Imagine
que nous avons du public et qu'il a payé sa place. George
Sand donnera sa dernière pièce dans sa propriété
de Nohant ce 8 juin 1876. Une représentation unique. Et j'exige
un triomphe. J'exige une claque !" Et plus loin, lorsque
George formule l'impensable : "Et une pièce avec
un seul personnage, tu as déjà vu ça, toi ?
Le jour où sur une scène, il n'y aura plus qu'un seul
acteur, les gens de théâtre auront de solides questions
à se poser."
Mais ce qui frappe avant tout, c'est le ton que l'auteur a choisi
; il se garde bien de faire dans le dithyrambe, préférant
une fine impertinence qui sied au(x) personnage(s) et à ce
que l'on connaît de sa vie, de ses écrits et de ses
convictions : liberté de ton, d'esprit et de comportement,
à laquelle se mêlent aussi des souffrances ("je
me préfère mille fois ainsi que tourmentée
telle que j'étais trente ans." déclare la
Sand mourante à son double), le plus souvent sentimentales
; les hommes y sont traités comme des mufles ou des amours,
avec un humour qui donne envie de se (re)plonger dans l’œuvre
littéraire d'une femme émancipée : "Chopin
toussait avec une grâce infinie et Musset a travaillé
toute sa vie au suicide de son intelligence. Dieu sait si je les
ai aimés ces deux-là !" ; de même
: "Franz Liszt pétait merveilleusement. Il pouvait
aligner plusieurs notes de suite avec ses vents."
On retrouve aussi la vaillance du point de vue et son avant-gardisme
étonnant, en particulier lorsque George échange avec
Sand ses idées sur le mariage, avec une complicité
émouvante : "Mari ! Oh le vilain mot ! Sans doute
le plus vilain mot de la langue française. Mari. Un jour
peut-être, espérons-le, dans un siècle ou deux,
les humains l'auront chassé de leur vocabulaire. (...) Le
mariage ! Cette longue suite de défaites, pour nous les femmes
: nous perdons notre nom, notre virginité, notre liberté,
nos biens..." Plus loin, George de s'adresser directement
au public / lecteur dans un clin d’œil qui traverse des
décennies : "Oh toi, petite jeune femme du troisième
millénaire, es-tu plus heureuse que les jeunes filles d'aujourd'hui
? (...) Fais-tu le métier dont tu as rêvé ?
Fais-tu un métier tout simplement ? (...) Accouches-tu dans
la douleur ?" Ces évocations rejoignent les préoccupations
politiques audacieuses qui apparaissent çà et là
tout au long de l'échange, et Sand nous fait part de ses
craintes et de ses espérances : "J'ai lu un certain
Marx qui vit à Londres. J'avoue qu'il m'effraie un peu. (...)
L'erreur du socialisme c'est d'oublier qu'il y a aussi un bonheur
individuel à respecter dans chacun de nous."
En fait, l'auteur montre à merveille comment George/Sand
avait un avis sur tout (sur l'Europe, sur l'instruction, sur les
institutions et sur la guerre...), et cette pièce se lit
avec plaisir car Thierry Debroux jongle avec les idées et
les sentiments, comme si la vie intime ne pouvait être séparée
de l’œuvre et de la pensée sandiennes. L'auteur
avoue ses emprunts ("mon mérite était bien
moins grand que le sien [celui de G. Sand] car j'usai abondamment
de ses propres mots, les mélangeant aux miens pour créer
ce que l'on pourrait presque appeler une oeuvre collective."
écrit-il en préface) mais propose toutefois une écriture
suffisamment fluide et authentique, ce qui prête à
l'échange une spontanéité délectable.
B.
L.
(mai 2004)

http://www.lansman.org/
http://www.amisdegeorgesand.info/
http://a.camenisch.free.fr/sand/index.htm
http://www.georgesand.culture.fr/
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